13 juin 2012

La relation est fille de l'aliénation


Car whash
On possède tous une voiture, et quand elle est encore assez neuve, nous savons que sa panne est de moins en moins réparable par le garagiste du coin. Des codes sont nécessaires pour atteindre le moteur, ils en demandent d'autres – un agrément – pour que le garagiste puisse y toucher. Nous savons tous cela, en pestant contre le progrès, cette complexité qui fait que nous ne sommes plus tout à faire propriétaire de ce que nous avons acheté. Et nous prêtons de moins en moins de valeur à nos automobiles. Ceux qui leur en prêtent encore sont mécaniciens.

Si le transfert de propriété était vraiment complet, nous pourrions transformer les objets à notre guise : les bricoler. Mais c'est de moins en moins le cas. La panne est irréversible et nous pestons contre la faible durabilité des choses. Le moteur des choses est fermé, nous obligeant à les racheter quand elle faillissent. On peut aussi y voir ce jeu pervers de la relation, de la dépendance. On achète moins la nue propriété que l'usus. Nos biens deviennent des services, leur prix est juste celui de l'accès.

Nous savons tous cela. Mais ce n'est pas assez. La question n'est pas celle de switching-cost malicieux, mais en fait celui de la valeur des choses. Si le transfert de propriété est incomplet ce n'est pas seulement parce que les marques ont institué des entraves, mais aussi car nous avons perdu un savoir d'agir sur ces choses et le goût de l'effort. Cette observation doit nous conduire à un autre regard sur la relation : le développement de la relation client n'est pas seulement cette stratégie des marques qui vise à nous fidéliser, elle est aussi la désespérante tentative des marques pour pallier à la perte de valeur que l'inconséquence des consommateurs produit. Notre fainéantise ruine l'effort des fabricants à donner une valeur aux choses.

Que de l'électronique ait été introduite dans les moteurs ne vient pas tant de la malignité des constructeurs ( il y en a sans doute un peu), mais de notre désir de consommer moins, d'avoir plus de confort, plus de sécurité tout en renonçant à consacrer nos samedis à briquer la carosserie. Que nous n'ayons plus de savoir mécanique a certainement enlevé à la chose une grande partie de sa valeur. La valeur d'un bien ne vient pas que du bien lui-même, mais aussi de savoir l'utiliser. Un même bien vaut différemment selon les savoirs que l'on possède. Un livre ne vaut rien pour l'analphabète, il est hors de prix pour le savant. Un bien qu'on ne sait pas réparer vaut moins que celui que l'on peut bricoler.

La relation dans tout cela est sans doute la nécessité imposée par cette dépossession. Cette relation prend la forme concrète des services après vente. Elle prend aussi la forme des services de consommation. Pour vendre un hamburger il faut aussi prendre en charge la régulation du poids. Qu'on indique sur un paquet de corn flakes la composition nutritionnelle ne suffit pas, nous accompagnons cette vente de service de coaching.

La valeur ajoutée que les marques tentent d'apporter avec le SAV, les services clients, le grooming, le coaching, les communautés ne sont pas que le résultat de la compétition, mais aussi celui d'une baisse de valeur des biens qu'il faut compenser. Cette hypothèse forte que nous formulons ici est celle d'une baisse des valeurs d'usages qui provient de notre capacité réduite à utiliser les choses. Ce n'est pas pour rien qu'on donne des leçons de bricolage dans les grandes quincaillerie.

La société de consommation n'est finalement pas celle d'une célébration de l'hédonisme, mais le fruit d'une aliénation : quand le consommateur est étranger à ce qu'il produit, la valeur de ce qu'il consomme n'est plus dans le produit, mais dans l'assistance qu'on lui fournit pour y trouver encore de la valeur. Ce qui nous satisfait réside moins dans les biens que dans l'effort que nous produisons pour en tirer une valeur.Cet effort n'a pas besoin de relation.



1 commentaire:

Ph. MERLE [Telemetris] a dit…

J'ai beaucoup aimé le raisonnement de Christophe et me permets juste de corroborer ses propos.
Le déisme matériel me paraît provenir de l’organisation de la société libérale comme une nécessité. Pour se développer, l’idéologie libérale, qui permet le développement et l’affermissement du pouvoir de ceux qui détiennent le capital ou mieux le pouvoir de création monétaire, avait besoin de détruire toute transcendance pour faire de l’argent et des chiffres les seules idoles référents.
Le résultat de cette société mondiale :
- diminution de la valeur d’usage des biens courants
- atrophie des compétences humaines induites par le transfert de compétences aux machines de plus en plus sophistiquées
- aliénation des hommes, ici des clients, par des biens vendus avec « élastique », captifs du fournisseur
- nécessité de compenser cette évidente dégradation des choses (sur certains points du moins, mais points fondamentaux) par un discours donnant l’illusion de l’amélioration.
A l’instar de la restriction des libertés les plus indispensables (souveraineté monétaire, militaire…) qu’il faut compenser par des « avancées » permanente du droit en matière de libertés moins fondamentales mais rentables en terme d’image du législateur : libéralisation de toutes mœurs.... En pensant à tout ce contexte je me rappelle cette phrase de Thucydide : « En voulant justifier des actes considérés jusque-là comme blâmables, on changea le sens ordinaire des mots. ».
Et justement sur cette dérive progressive et sa nécessité pour faire tourner le système, je repense à l’intéressant propos de Michéa dans ce livre : « L’empire du moindre mal ».Ce discours devrait s’intensifier tout azimut devant les bouleversements à court et moyen terme qui vont se produire en terme de réduction massive du pouvoir d’achat et de recul sans fin des « acquis » sociaux, antinomiques, de fait, dans cette mondialisation sans scrupules. Le discours dénégateur et à visée de diversion ne peut que prendre une ampleur confinant à la folie s’il veut prétendre à faire avaler le réel. La peur de pire, bref le règne par la soi-disant offre du moindre mal (plutôt que le "pire") comme le dit Michéa sera forcément utilisé sans frein. Comme fait le renard du poulailler de la petite fable savoureuse que je vous conseille de lire. http://jesrad.wordpress.com/2006/09/14/le-poulailler-libre-et-le-renard-libre/