14 février 2012

Facebook - et nos dividendes?


Facebook entre en bourse et la question qui se pose est celle de l'atteinte ou non d'une valorisation à 100 milliards de $. Accessoirement, celle de l'enrichissement de sesinvestisseurs.

Le modèle connu sous le terme de crowd-sourcing, ou d'UGC, est en suivant l'analyse de de George Ritzer une forme nouvelle d'exploitation capitaliste. Non pas par l’appropriation de la valeur crée par les ouvriers, mais par celle des consommateurs.

Non content de payer la taxe de l'intrusion (être exposé à des publicités que nous ne souhaitons pas), ce sont les données que l'on confie qui sont simplement appropriées par facebook (et les autres) et vendues sous la forme d'actions aux investisseurs (Et non! nos données ne sont pas revendues telles quelles).

L'idée de Ritzer n'est pas nouvelle. De pur consommateur il n'y en a pas eu toujours, Toffler en est l'inventeur. Que le consommateur participe à la production est à la fois le modèle historique, ne serait-ce que par l'auto-production, et un élément critique de la société de consommation dès les années 60. La nouveauté n'est plus seulement dans l'organisation physique de la consommation : le chariot que l'on pousse, l'article que l'on scanne, le plateau que l'on jette à la poubelle, l'essence que l'on verse dans le réservoir, le billet de train que l'on sélectionne sur un automate. La nouveauté est que cette participation à la production, mais aussi à la conception, peut se partager avec les autres. Et cela d'autant plus facilement que le produit de cette participation prend la forme d'un bien public : sa consommation n'est ni exclusive, ni rivale.

Dans cette nouvelle configuration, le consommateur est toujours ce prosumer (ou produmer ou consommacteur ou coconcepteur ou coproducteur), mais ce qu'il produit est absorbé dans des plateformes géantes qui en assurent la logistique et partagé avec les autres. Facebook n'est qu'une des formes les plus abouties pour la capacité d'agréger un volume considérable de production. Il s'avère désormais que ce volume d'information prend une valeur considérable sur les marché.

Une question d'importance serait de discerner quelle est la part de valeur qui vient de l'infrastructure, et quelle est la part de ce qui vient des données. Si cette dernière représentait, disons la moitié, un véritable problème de droits aux fruits de cette valeur.

On comprend le changement, qui ne vient pas tant de l'activité des consommateurs, ils sont nombreux ceux qui font des phots, écrivent des poèmes, collectionnent les timbres, réalisé des vidéos, annotent des livres, critiquent des films. Ils le faisaient avant le crowd-sourcing, le neuf est que ce qu'is abandonnaient à l'usage gratuit de leurs proches est transformé et approprié par le capital, et un peu avant par les plateformes. Le prosumer ne se contente plus de partager les coûts de production avec la marque, il lui abandonne la plus-value de sa propre création, la valeur monétaire de son apport en capital physique.

On peut imaginer que d'autres modèles émergent, qui conçoivent un partage de cette valeur en rémunérant les contributeurs. Puisque la procédure d''inscription identifie clairement les membres d'un réseau, qu'il semble relativement facile de mesurer la quotité de contributions de chacun, on peut aisément répartir une part déterminée des dividendes. C'est assurément une mesure authentiquement socialiste par ces temps libéraux auxquels les consommateurs ne souscrivent plus. Ce pourrait être une initiative libérale : quelle serait le choix des consommateurs entre deux plateformes équivalentes à tout égard excepté que l'une d'elle rende la valeur à ceux qui en sont la source ? Imaginons qu'un autre Facebook grâce aux contributions de ses membres décide de reverser la moitié de sa valeur au 200 millions de ses meilleurs membres, cela représenterait une valeur de 100 euros pour une capitalisation à 20 milliards ! Des cas de cette taille sont bien sur rares, et c'est sans doute d'un facteur cent fois moindre que ce capital peut être valorisé. Le prosumer ne fera sans doute pas fortune mais si un droit lui est reconnu !

De fait le tour de magie vient du renoncement des internautes. Dans d'autres cas les pièces jaunes que nous négligeons font le bien d'oeuvres caritatives. Mais ce processus de valorisation d'un bien public fait de facebook plutôt une nouvelle Générale des Eaux ( les utilities fonctionnent finalement de manière identique : ce n'est pas l'eau qui est vendue, elle est est un bien public, mais son acheminement). L'eau que Facebook conduit n'est cependant pas naturelle. Elle est plus proche des ordures ménagères que nous abandonnons et dont les récupérateurs se font le plaisir et le bénéfice d'en extraire les matières les plus précieuses.

Sans céder à l'utopie d'une autre économie, on peut au moins remarquer que dans cette perspective, l'enjeu clé réside dans le droit de propriété associées aux données* et de ce à quoi ils laissent prétendre. Plus encore dans la prétention à ces droits. Sur le marché des déchets, le consommateur-destructeurs est parfois payé (c'est le cas des consignes), le plus souvent il paye.

Cette double comparaison renforce l'idée de la place très particulière qu'occupent les médias sociaux dans nos société. On paye le plus souvent le ramassage de nos ordures ménagères par une taxe, et quand on nous débarrasse gracieusement de nos meubles et autres souvenirs nous abandonnons généralement la valeur résiduelle à des charités. Quand à l'eau qui irrigue nos maisons, même si nous en payant une facture calculée par une métrologie précise, c'est son transport qui est réglé. Un rôle de régisseur que la collectivité charge de gérer le bien collectif, et qui s'en accaparerait les recettes. Un garde chasse qui  en viendrait à braconner.

On devine que la morale a des intérêts dans cette question. On peut s'interroger sur la compétitivité d'un tel modèle que concurrencerait un modèle à droit de participation ( même partielle). Pour revenir à la thèse ancienne de Ritzer, et à cette interrogation sur la notion de consommation, l'introduction de FB en bourse, nous invite à en repenser la nature.

Le consommateur n'est pas seulement celui qui détruit pour satisfaire un besoin ou un désir personnel le produit d'un industrie, il en est aussi le producteur. Le consommateur n'est pas qu'un acheteur, ou du moins il n'achète pas seulement avec de la monnaie, en plus de sa contribution en travail, il peut contribuer en prêtant son attention – c'est ce vieux modèle de la publicité, et désormais avec le fruit de ses libéralités. Le consommateur désormais est un contributeur au capital.  Malheureusement il n'en touchera pas les dividendes.

* en l’occurrence si nous avons un droit de contrôle et de rectification sur nos données personnelles, que nous puissions en autoriser ou non la diffusion, ces données restent publiques.

1 commentaire:

Stephane a dit…

Une vraie bonne question. On pourrait compléter en ouvrant sur un aspect: la gestion des données existe pour développer l'implication (fondement du marketing). Or, les dividendes peuvent être vus comme une irrigation de cette implication. A voir...