12 juin 2011

Twitter ou la fin du livre

Spermatozoids
Depuis 4 mois, nous sommes stupéfait d'assister dans un direct intime aux éclats du monde. Des révolutions arabes à l'affaire DSK, nous éprouvons cette fascination à suivre seconde par seconde une histoire qui se fait, sans qu'on en connaisse l'issue, mais dont chaque action nous est accessible car un témoin raconte. 

L'image est balayée au profit d'une écriture télégraphique et polygraphe. Nous choisissons les lieux en choisissant les informateurs, et voudrions-nous en suivre plusieurs il suffit d'en constituer en quelques clics une liste. On y mêlent ceux qui sont dans le cœur de l'action, et ceux qui la commentent, mieux on peut se payer des commentaires lapidaires qui rejoignent le fleuve de l'opinion.

Twitter est devenu le roi del'information sans qu'on en discerne les formes. Il est dans l'instant, il est partout, il est de toute les formes, chacun mallée cette masse liquide aussi prompte à ruisseler qu'à s'accumuler. Il n'est plus de dépendance au lourd appareillage des médias qui oblige à limiter les points de vue à quelques reporter et à leurs pilotes. Le spectateur est aussi un acteur.

L'étonnant est dans la rapidité avec laquelle des conventions se forment. Elle prennent la forme de ces hashtags, mots forgés à la minute qui en quelques heures deviennent des points de ralliement et structurent les flux : #DSK, #DSKgate, #Bistougate. Émergeant et disparaissant, marquant de leur empreintes des convergences de ton ou d'opinion, ces conventions aussitôt établies se chargent de sens et deviennent à la fois la carte et la boussole. Les drapeaux ont joué le même rôle dans les révolutions. Le tag n'est pas qu'une étiquette mais déjà une indication.

Ces fleuves charrient toutes les langues, dans le même fil se superposent ce qu'on peut comprendre et ce qu'on ne peut lire. Ce n'est même pas le fil du récit, car s'y brodent des conversations personnelles que chacun peut entendre. Quand les uns parlent à tous, certains parlent à quelques uns, et c'est le lecteur qui donne un sens à un texte sans intention mais qui réclame une grande attention.

C'est là sans doute qu'une la nouveauté absolu du média. L'anti-thèse du journal qui s'il se construit dans la succession, isole ses éléments en blocs et colonnes que le rubriquage statufie. Twitter ne distingue rien, c'est le lecteur qui compose le fil en choisissant ses sources, et le texte qu'il compose n'obéit à aucune règle éditoriale, sauf celle se ses choix. Ce texte unique, informe, n'offre à l'intelligence que l'ordre d'une succession. Cette polygraphie n'obéit à aucune intention. Tout le contraire de ce que la presse a tenté de produire. Et là est la merveille, le sens n'a pas besoin de l'intention de celui qui écrit.

Les agents qui se précipitent dans cette vaste débâcle n'ont de prise que par la répétition, la fréquence, mais surtout à la qualité répétée de leur phrases, c'est en ciselant en quelque mots des dizaines de messages que les agents peuvent espérer être retenus dans une liste, ajouté à la foule qu'on suit, devenir une source rémanente. Ce n'est pas qu'un question de style, c'est une question de pertinence, la poignée de journaliste dans la salle d'audience devient au yeux des lecteurs ceux qui sont essentiels et que l'on doit suivre. Jamais à ce point l'écologie du mème ne s'est produite dans la une forme aussi pure. L'hypothèse que les idées obéissent aux même lois que les gènes prend avec Twitter un caractère isomorphique. Mutation, sélection, et rétention trouvent dans le corps des phrases une totale expression. Avec twitter, le texte prend enfin le chemin de la vie.

Si la technique change le monde, ce sera moins car elle exerce une pression sur les corps, comme la mécanique a pu le faire longtemps, rendant les notre plus puissants, plus productifs, mais aussi plus soumis aux machines, mais car elle exerce désormais une pression directe sur les idées, non pas celle de cette minorité qui a pensé pour les autres, mais sur les idées de tous ceux qui peuvent en avoir, autrement dit sur les idées de chacun. Les livres premiers ont été une voix d'ailleurs, des dieux, que les prophètes ont agrégée en quelques livres primitifs. L'invention de l'imprimerie a libéré les prophètes, faisant d'eux des auteurs, rares au fond, car rares sont ceux qui peuvent en un livre concentrer assez de paroles qui tiennent en une seule unité à l'épreuve de la lecture. Les universités ont grandi avec l'amélioration de cette techniques, multipliant les auteurs et les sujets mais en maintenant l'autorité qui se fonde dans la capacité d'écrire.

Nous arrivons à un temps où l'auteur disparaît car le texte n'a plus besoin de maître mais redevient un livre unique, démultiplié, un texte continu fabriqué de milliards de fragments, et dont le sens n'est plus ni la volonté d'un dieu, ni d'une cohorte de démiurge, mais de l’œil d'un lecteur, de millions de lecteurs, attentifs, qui composent leur livres à partir de tessons.

Les pensées ne sont pas dans les livres, elles sont avant le livre, elles ont vécu dans l'écriture car pour les tenir il fallait les fixer. Cette écriture était couteuse, il fallait donc la rassembler dans des volumes denses. Désormais, écriture ne coûte rien, et il se produit plus d'écriture que ce qu'on pense. La pensée trouve un autre chemin, elle se fixe en piquant ici et là des morceaux d'écriture qu'elle sélectionne et rassemble dans un même dispositif.Le pouvoir est passé au lecteur, nous ne lirons plus les livres des auteurs, nous y piquerons des phrases, des paragraphes.  Le livre ne va pas mourir parce qu'il est numérisé, il va mourir car à l'heure de Twitter il est devenu inutile. 

Si le fleuve court dans son lit continument, il forme des iles qui façonnent ses méandres. Ce qu'il charrie peut courir autant que s'accumuler. La pensée va retrouver dans ces iles, ces banc de sables, les éléments fixes qui la structure. N’espérons pas que Twitter seul fasse ce travail. Chaque ilot sera repris par la main des hommes, des ponts, des dragues. Il faut une fabrique pour les tessons, et des hangars pour les héberger. La fabrique est logée dans des millions d'ateliers, certains glorieux, d'autres moins, le hangar se disperse dans les plateformes de partage.Entre deux des artisans silencieux sélectionneront, conserveront, et lieront les fragments les plus beaux.

N'espérons plus que l'intention de l'auteur parvienne intègre à l’œil du lecteur. On ne peut qu’espérer que les idées libre de la langue, puissent aller dans la liquidité du monde, féconder des  esprits qui n'en connaissent pas la langue. C'est une mauvaise nouvelle pour les moines du savoir dévoués à recopier, s'en est une bonne pour les ouvriers de la connaissance qui glanent ici et là un savoir bien trop cher. Ceux qui savent ont perdu le monopole de dire, car dire ne suffit plus, il faut lire.

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