12 avril 2011

L'infra-humanité de nos amis digitaux

Boltansky 1
Nos rapports sociaux sont certainement transformés par les technologies même si nous savons que y amenons notre entourage, nous n'y créons pas un nouveau monde. Le rapport aux autres, médiatisés par les ordinateurs, nous fait communiquer indifféremment avec des machines, des humains, des amis, et des infra-humains.

Comment les reconnaissons-nous ? Comment les distingue-t-on ?

C'est une vaste question qui ne fait qu'être entamée. Par chance certaines pistes sont ouvertes déjà. C'est ainsi que depuis quelques années les psycho-sociologues qui s'intéressent à la question de la cognition sociale se sont penchés sur le rapport que nous entretenons avec ceux qui n'appartiennent pas à notre groupe d'appartenance. S'ils se sont d'abord intéressés à ces relations lors des conflits terribles de la Shoah jusqu'au Rwanda, mettant en évidence le phénomène de la déshumanisation qui revient à renier la qualité humaine des adversaires permettant de leur réserver des traitement inhumains, d'autres ont mis récemment en évidence le phénomène de l'infra-humanisation qui consiste à ne pas considérer comme entièrement humain le groupe qu'on considère extérieur. Cette infra-humanisation se reconnaît dans le fait qu'on attribue pas aux autres toutes les émotions secondaires que l'on éprouve. Si on reconnaît à l'autre, comme à un chien, d'éprouver de la colère, de la joie, du dégoût, de tristesse, autrement dit des émotions primaires, on le pense incapable de nostalgie, de félicité, d'ironie, de reconnaissance, d'ébahissement, de perplexité, d'humiliation,  de consternation ou d'émerveillement  : ces émotions complexes et nuancées que l'on décrit généralement sous le terme de sentiment.

Il y a là matière à un test. L'inhumain des relations établies par les technologies pourrait se mesurer par l'incapacité d'y éprouver chez autrui des sentiments, quand bien même on lui reconnaît des émotions. Qu'il s'agisse d'agent virtuels, de systèmes de self-care, d'avatars de marque piloté par des community managers, qu'importe le dispositif, si l'on souhaite savoir leur degré d'humanité, il faudra interroger les consommateurs et savoir s'ils leurs attribuent des réponses dans lesquelles ils retrouvent les sentiments les subtils que eux-mêmes éprouvent. Autrement dit si l'on veut humaniser les technologies, plutôt que de se prêter à l'effort titanesque de définir le propre de l'humanité – c'est un effort conduit depuis Aristote qui s'effondre aujourd'hui en partie dans les neurosciences -  il faut mieux comprendre ce qui nous amène à penser l'inhumain.

Mais en même temps, nous nous habituons à l'idée de prêter aux objets des qualités humaines – ma voiture c'est Titine, et mon chien a la chance sur facebook que je ne sache pas qu'il est un chien. L'anthropomorphisme est une autre voie de recherche. A quelles conditions sommes nous prêt à attribuer une humanité aux choses artificielles, vivantes ou imaginaires?  Pour aller plus loin sur ces sujets on ira lire ce texte essentiel et court de Waytz, Epley et Cacciopio.

Il y a au fond dans ces problèmes récents de recherche, et dans les solutions qui s'y dessinent, une question anthropologique fondamentale. Par delà Nature et Culture, comment pensons-nous désormais les rapports de l'humain aux autres entités? Puisque nous évoquons ici le travail de Philippe Descola, gardons à l'esprit qu'il ne s'agira pas seulement de psychologie, mais aussi d'interroger la mutation culturelle que produit ou qui est accompagnée par l'irruption des technologies dans nos processus de communication. Dans un univers où une continuité physique met sur un même plan êtres artificiels, naturels et culturels, il faudra s'interroger sur ce qui fait l'humain. Et si nous pensons à juste titre que ce nivellement de la physicalité n'exclue pas des différences quant à l'intériorité, il faudra cependant se demander sur quelles bases désormais se font ces distinctions.

Voici donc un bien trop court billet, juste deux ou trois indications, pour inviter à penser ce qui devra être l'essentiel : qu'est-ce que l'inhumanité ? Nous ne construirons de relation que si nous pouvons y répondre, même partiellement. L'incapacité d'attribuer des sentiments, la discontinuité matérielle, l'absence d'intention, l'impossibilité de l' amour, en sont sans doute des premiers éléments. 

La méthode, c'est de chercher ce qui n'est pas humain, ce que les humains trouvent d'inhumain dans le rapport aux autres.Il est une évidence qu'à travers les réseaux tout ce qui fait l'ordinaire de la vie humaine peut se transmettre. L'enjeu n'est pas dans la transmissions des ordres, des témoignages ou même des gestes d'amour, mais dans ce que cette relation facilité soit une vraie relation : qu'importe le média, l'important est dans l'autre et dans ce qui permet de lui reconnaitre une humanité.

Le message n'est pas le médium, il est ce qu'on croit qu'est celui qui l'émet.

1 commentaire:

Denis a dit…

Aucun media n' a jamais changé la nature fondamentale des échanges humains.
Mais chaque nouveau média avant et après Gutemberg a révélé la taille de la partie immergée de l' iceberg culturel par lequel nous tentons de comuniquer entre nous...
Merci Christophe pour ce papier qui est une excellente contribution à ce que j' illustre à nos étudiants dans mes cours de management international: Tu es a u coeur du sujet!