1 mars 2011

L'intimité digitale des cadres - une question de pouvoir?

Pierre Bourdieu recita, Jacques Rancière escucha...
Plus on sait moins on partage. Une enquête de l'ifop récente qui a été reprise par de nombreux blogueurs, dont Reyt montre la résistance des cadres aux réseaux sociaux, quand bien même en sont-ils de plus en plus des utilisateurs.

De manière apparemment paradoxale, ceux dont on attendrait qu'ils soient ouverts aux technologies de la connaissance sont les plus hostiles, notamment à celles qui facilitent son partage, et semblent y résister le plus.
C'est un paradoxe qui n'est qu'apparent si l'on en revient à de vieilles idées, celles de Bourdieu et des formes de capital. Ces idées permettent d'esquisser une explication fort simple – ou du moins une hypothèse- on est d'autant plus réticent à partager ses connaissances, qu'elles forment le socle de l'autorité et du pouvoir. De manière symétrique ceux qui en possèdent peu sont d'autant plus prêts à le partager qu'ils peuvent gagner à ce jeu.

Pour explorer cette hypothèse, nous avons repris des données de 2009, issue du baromètre de l'intrusion : 27000 réponses à un questionnaire sur les usages de l'internet et le sentiment d'intrusion, en nous intéressant plus particulièrement à deux variables clés pour comprendre quelles attitudes se développent dans la communication digitale. L'une est le dévoilement de soi, qui est mesurée par une batterie d'indicateurs testant la disposition à donner telle ou telle information sur soi : photo, revenu, adresse etc. L'autre est la résistance à la sollicitation commerciale : est-on prêt à accepter des messages publicitaires? une autre batterie d'indicateurs nous permet de mesurer cette disposition. Ces deux critères mesurent de manière générale la manière dont on définit les frontières de son intimité numérique. Est-on prêt à accepter ou non l'échange d'information? Le contexte est bien différent de celui d'un usage professionnel, nous sommes dans le domaine de la consommation digitale, mais les résultats sont saisissants si on compare les catégories sociales.

Très clairement on accepte d'autant mieux de se dévoiler et de recevoir des sollicitations quand on est jeune, plutôt une femme, et appartenant aux catégories sociales réputées les plus modestes matériellement et symboliquement pour reprendre la vieille acception du capital social. Ces effets sont indépendants. Ils s'ajoutent les uns aux autres. En regardant avec plus de détails la catégorie qui nous occupe, les cadres sup, ce sont justement ceux qui sont les plus réticents aux formes publiques de l'échange d'information. Le fait est d'autant plus remarquable que les cadres moyens (ceux qui bénéficient d'une éducation dans l'enseignement supérieur) ont un profil très similaire avec une moindre accentuation.

Si l'explication donnée précédemment est juste – le fait lui semble indiscutable – c'est une perspective sociale remarquable qui se présente. La révolution que l'on attend des médias sociaux, n'est pas cette société de la connaissance promise dans les années 2000, mais une guerre de tranchée où ceux qui sont supposés savoir, ne serait-ce que par un niveau d'éducation et de formation plus élevé, dissimulent le savoir et l'information, en le protégeant sans doute par des signes d'autorité. Comme l'argent, l'information se partage d'autant moins qu'on en possède.

Naturellement l'explication en reste à l'état d'hypothèse. Mais nous pourrions dans cette perspective mieux comprendre les résistances. Soyons prudent cependant, car la variance au sein des catégories sociales est bien plus importante que de l'une à l'autre. Mais ces éléments sont suffisants pour inciter à entreprendre une étude plus fine et plus approfondie des facteurs qui conduisent à partager l'information, et à s'intéresser à la nature de l'information que l'on est prêt à partager. Dans cette mini-étude, l'information ne concerne pas tant le savoir que le statut. L'information que l'on partage n'est pas toujours la monnaie de la connaissance, elle est souvent celle de la relation. Ce qui permettrait de comprendre que dans certaines catégories de la population, les plus modestes, les réseaux sociaux puissent avoir une grande importance.

L'échange d'information est à la fois ce qui permet d'accroître une expertise mais aussi de renforcer des liens.  L'économie de l'information alimente à la fois un capital de connaissance, et un capital relationnel. Ce n'est pas la même information qui est partagée.  Et pour se cantonner dans la relation des marques à ses clients, les éléments que nous venons de mettre en évidence, prennent une saveur particulière.  Ce que les praticiens savent déjà, plus le niveau d'éducation est élevé, ou plus les clients pensent être éduqués, et plus la relation est difficile. Une réflexion sur la nature et le sens de l'information échangée est donc essentielle, avant même de s'intéresser aux propriétés des réseaux. Sa valeur dépend de son usage : grooming ou renseignement.

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