13 février 2011

La douleur du curateur

rage de dents
Paper.Li a fait le buzz, Qwiki vient doucement par invitation. Pearltrees est un must des geek. Le leader et l'inventeur est sans doute scoop-it. Des plateformes et services différents qui partagent un même principe : composer une ligné éditoriale à partir de contenus produits ailleurs : vidéos, post, images, documents que les producteurs éditent sur de multiples plateformes et qu'on associe dans un même espace.

Une sorte de Djing textuel : mixer des textes et des documents qu'on a pas écrit, pas photographier, pas dessiner, pas mis en scène,  pour composer un journal neuf, une édition originale, un collage.

Incidemment ces outils créent un rôle nouveau dans les métiers du marketing digital : Le curateur. Terme qui se traduit littéralement par conservateur. Et c'est bien ce dont il s'agit : l'action sur l'édition n'est plus qu'un choix de texte mais la conservation d'un portefeuille de sources. Collecter, maintenir, exposer. Le curateur est un rédacteur en chef sans journaliste, un général sans troupe, un éditeur sans écrivain, ce triste directeur de musée qui monte de belles expositions en mendiant des œuvres qu'il ne possède pas et qu'il n'a pas produites. Les conservateurs ont le triste privilège de venir après l'art, pour maintenir  les œuvres au-delà de la mort. Les conserver et les restaurer. Mais le curateur digital ne jouit même pas d'être un gardien de cimetière!

C'est bien de drame de l'information. Quand la marque doit survivre en produisant chaque jour un contenu qu'elle ne peut pas produire, il faut bien compter sur l'abondance d'un production qui se fait ailleurs. Quand les musiciens deviennent bien trop chers les boites de nuit les remplacent par des DJ. Heureusement qu'il y a des David Guetta.

Mais pas de Dj sans technologies, sans table de mixage, sans automate qui ajuste les rythmes et les clés, permettant d'assembler ce qui ne partage rien, et donne l'illusion d'un tout, d'une création. Ces tables de mixages textuelles aujourd'hui permettent aux documentalistes de créer en clin d'oeil une revue de presse qui prend l'apparence d'un journal.

Les choix diffèrent quant à la règle de composition : Paper.li puise son inspiration du flux de messages twitter que l'on reçoit automatisant l'édition à partir d'un flux intense. En décryptant les mots clés, les citations et les contenu, il répartit l'information dans une page composée comme un journal : une Une, des brèves. Qwicki se comporte plus comme un moteur de recherche, il crée des documentaires multimédias, des sorte de reportages condensés et structurés par une ligne narrative. Scoop-it laisse une plus grande liberté de choix, la composition y reste en grande partie une liberté éditoriale, Pearl-tree maintien l'illusion d'une pensée raisonnée en enfilant les perle sur les branches du lieu commun..

Dans tous les cas, ce qui est partagé est de maintenir un rédacteur en chef en se séparant des reporters, une ligne éditoriale en se passant d'écrire, et même d'abandonner aux machines le soin de composer le numéro.. Le curateur - le conservateur, ne commande pas les œuvres ni n'en accompagne la création, il se contente de les recueillir et de les exposer. Son autorité est celle de dire ce qui est le bon goût et sa raison d'être est de faire à la place des spectateurs le tri entre le bon grain et l'ivraie, et d'arranger dans son expositions des pièces disparates pour donner l'illusion d'une cohérence, pire d'une production originale. Le curateur rêve d'être un artiste, mais il se contente de curer les canalisations du web, d'y ratisser les pièces les plus intéressantes, il n'est même pas responsable d'en préserver le bon état.

C'est un sélectionneur dont le mérite est de réduire l'effort des amateurs. Et si nous le peignons avec une certaine aigreur, c'est que son rôle le plus noble, celui de donner au catalogue un sens et une idée, il l'abandonne aux algorithmes des plateformes qui facilitent sa tâche. Il collectionne sans maintenir ni restaurer les œuvres, il choisit sans être maître de son exposition.

Il est l'auxiliaire des nouvelles machines qui produisent sur mesure les synthèses qu'exigent les spectateurs pressés dans le temps qu'ils peuvent consacrer à la visite de l'exposition et la masse des informations qu'ils reçoivent. C'est un métier qui nait moins de la nécessité de mettre en forme les documents – c'etait le rôle des éditeurs, que de celle de faciliter au public la lecture d'un livre social qui dépasse ses capacités et ses intentions.

Les nouvelles techniques du filtrage inventent un nouveaux métier de l'infomédiatisation. Celui du collage. Pas de ciseau pour découper les articles de presse, juste un clic pour ajouter à la une des nouvelles écrites ailleurs. C'est un de ces métiers malheureux que la surabondance de l'informtion nécessite. Il y aura sans doute des curateur de second ordre, des grossiste de la news qui prendront aux conservateurs le soin de sélectionner à la source.

C'est un métier qui n'a que quelque mois d'age mais grandit à mesure que ce qu'on est capable d'écrire et de créer est bien insuffisant au regard de ce qui doit être diffusé. C'est un de ces métiers qui nait de ce que l'on produit ne peut plus être absorbé par le public. Les curateurs trient l'information comme les recycleurs les déchets. Ils vont être de plus en plus nombreux pour préserver ceux qui décident de la maladie terrible qu'est l'infobésité, cete abondance d'information qui paralyse la décision.

Le remarquable est que de très beaux outils renforcent leur raison d'être. Ces nouveaux outils de publications vont faire naitre une nouvelle race d'informateur qui n'écrit pas, ne produit pas, a peu d'idées, mais fait de la censure un art. Ils ne critiquent pas, juste se contentent au fil du flot de choisir ce qui à leur yeux et à ceux de leurs employeurs mérite d'être retransmis, rediffusé, communiqué à ceux que l'information menace de submerger. 

On devine que ce métier durera peu, les machines se préparent déjà à les remplacer.

4 commentaires:

Patrice Lamothe (CEO Pearltrees) a dit…

Point de vue passionnant: merci pour ce très beau post.

L'idée d'édition du Web en général et de Pearltrees en particulier c'est construite autour des insuffisances des algorithmes et des machines. L'organisation et la hiérarchisation de contenus est au fond un choix subjectif: elle dépend du sens que l'on veut donner à ces contenus, du contexte dans lequel on se place, de la manière dont on veut guider son lecteur.

Je crois qu'une communauté d'éditeurs du Web peut non seulement rivaliser avec des algorithmes, mais encore produire une édition collective bien plus riche. Le Web a été créé par les internautes, pourquoi ne serait-il pas maintenant organisé par eux?

C'est peut-être aujourd'hui l'un des principaux enjeux du Web, en tout cas un débat passionnant: Web automatique ou édition sociale du Web? Algorithmes ou communautés?

Pearltrees est conçu dés l'origine pour donner à une communauté de curateur les moyens de rivaliser avec la force brute des machines. Il permet à chacun d'intégrer les éditions des autres, de collaborer sur une multitude d'éditions, et donc de tisser une carte humaine, collective et décentralisée du Web.

Un peu plus d'un an après son lacement officiel (ce qui lui donne probablement l'antériorité et peut-être le leadersgip sur le sujet ;-)) Pearltrees aggrège une communauté de prés de 100.000 personnes, qui organisent collectivement plusieurs milions de contenus Web.

Alors rêve un peu fou ou début de réalité? A chacun et à l'avenir d'en juger. A nous aussi de façonner le Web de nos propres rêves!

Patrice Leroux, ARP a dit…

Bonjour,

J'apprécie votre critique "douloureuse" envers l'enjeu de la curation et des "curateurs de contenus". Elle exprime à merveille les doutes et les craintes (non sans certains fondements) à leur égard.

Cependant, votre critique repose sur une conception (ou une compréhension) plutôt limitée et étroite de ce que peut être la curation de contenus.

En effet, votre billet donne l'impression que le curateur n'est qu'un vulgaire agrégateur "qui n'écrit pas, ne produit pas, a peu d'idées, mais fait de la censure un art".

Si on entend généralement dire que la curation consiste à organiser et à canaliser l'expression, tandis que l'édition est l'activité d'expression même, c'est à dire la mise en récit de l'information (la production d'une idée originale), on sait aussi que la curation peut (doit) reposer aussi sur l'édition.

Un curateur qui ne justifie pas son tri ou choix de contenus, qui ne soumet pas d'idées nouvelles, de commentaire, de glose ou de mise en contexte n'en est pas un; il n'est qu'un simple agrégateur. C'est Google News, par exemple

C'est un peu comme si vous disiez que les bibliothécaires ou les professeurs sont, à l'instar des curateurs, des recycleurs de déchets, parce qu'ils ne sont pas eux-mêmes les producteurs des oeuvres et des lectures qu'ils proposent.

Pourtant, mes professeurs (et les bibliothécaires) ont toujours justifier leurs choix et leurs recommandations de contenus. Le véritable curateur doit faire de même.

Je vous remercie.

Patrice Leroux

Guillaume Decugis, CEO de Scoop.it a dit…

Merci pour cet article et de nous avoir cités comme leader: c'est vrai que nous sommes très contents du décollage très rapide de Scoop.it !

Le débat que vous posez est bon: la curation va-t-elle accoucher d'un simple tri automatisable ?

Je crois qu'en fait on a déjà la réponse car ces automates existent déjà donc de deux choses l'une: soit les nouvelles plateformes qui utilisent le concept de curation apportent quelque chose de nouveau, soit elles vont disparaître...

Je crois bien sûr en l'innovation qu'on peut apporter sur le sujet et c'est ce qu'on cherche à faire en faisant de Scoop.it non pas une plateforme de tri mais un nouveau format d'expression.

Je parle bien d'expression. Donc de quelque chose de subjectif qui n'est pas automatisable.

D'ailleurs comme vous l'avez noté, "Scoop-it laisse une plus grande liberté de choix, la composition y reste en grande partie une liberté éditoriale".

Pour cela, nous avons développé des outils qui permettent de mettre en page, de formater, de ré-ordonner ce que vous créez sur Scoop.it. Et bien sûr de faire le travail d'édition: choix du titre, analyse, expression de la subjectivité de l'éditeur, etc...

Quand vous dites "Il est l'auxiliaire des nouvelles machines", je peux comprendre que ce soit vrai de certains outils qui misent sur l'algorithme mais notre vue est exactement l'inverse: notre outil fait automatiquement des suggestions à l'utilisateur pour l'encourager et l'inspirer. Mais c'est lui qui décide et il garde toute sa liberté d'aller chercher lui-même des contenus sur le Web (il dispose par exemple d'un simple bouton pour ajouter en un clic n'importe quelle page Web).

Sur Scoop.it, la boîte automatique est débrayable et ce n'est pas elle qui conduit la voiture :-)

D'ailleurs, certains analystes ont déjà fait la distinction depuis un moment en séparant filtering et curation, et en employant le terme de social curation (résumé des différences ici: http://qr.ae/4JMK).

Et nous avons choisi notre camp: http://www.businessinsider.com/why-curation-may-spell-the-end-of-search-algorithms-2011-1

Frederic Martinet a dit…

Merci beaucoup pour ce billet très bien rédigé et qui à mon sens ne pourrait pas être plus juste.
Avec moins de subtilité que vous j'ai pris cette même position. N'hésitez pas à passer lire ce billet : "La curation c'est de la merde" http://www.actulligence.com/2011/04/08/curation-egal-merde/