2 avril 2010

Contre le droit à l'oubli, pour la burqa numérique...


L'idée du sujet s'est forgée dans l'idée de l'intériorité. L'intime serait donc ce que l'on livre de manière contrôlée au désespoir que donnant tout à l'autre aimé, à ce moment l'intimité disparaît. L'amour, on le sait, est ce qui laisse à nu et, libre-choix du sujet, cependant l'anéantit.


Mais l'ordinaire social ne connait peu d'amour et le sujet est en droit de préserver cette intériorité qui le constitue, l'intimité est ce voile qui le défend. Un voile de plomb, juste une gaze, pourvu que ce soit le sujet qui en maîtrise la texture. Le droit au secret est cela qui fait le sujet, ou plutôt en garde l'existence : être le fruit de sa propre volonté n'est possible pour le commun que s'il garde le jeu de sa volonté d'autres influences. Le droit au secret est le moyen des âmes faibles d'échapper à l'aliénation. On peut imaginer que certains n'en aient nul besoin, les âmes bien trempées ne se soucient pas d'être observées.


Bref si le libre arbitre nécessite le droit de s'exercer dans le silence et le noir de la nuit, ce droit n'est pas premier, il résulte d'une faiblesse, les corps à nu peuvent être si faibles que leur volonté s'évanouit.


C'est de cette idée que découle le fait que le droit à contrôler les données personnelles peut paraître être un droit fondamental au titre que les inégalités de condition interdisent que tous puissent affirmer un libre arbitre, librement. Le sujet ne naît pas seulement par la puissance du vouloir, il est fondamentalement un accident. Pour que l'idée du sujet se généralise empiriquement le droit est nécessaire pour en généraliser l'expérience. Un droit donc fondamental dans l'exercice d'une liberté que menace l'inégalité des conditions. Le droit de porter un voile. Ce que certains peuvent appeler le droit à la burqa numérique.


Celui de dresser un firewall autour de nos désirs fragiles, d'interdire à autrui de regarder ce que nous produisons, y compris l'espace public, le droit d'entourer nos sillages d'une traîne hermétique, celui de traverser la rue, sans que les caméras ne scrutent nos intentions. Il est évident que plus nombreuses seront les caméras et plus épaisses seront les burqas (d'ailleurs à suivre l'actualité on peut prédire qu'elle ne seront plus confectionnées de coton mais de latex).


On peut ainsi mieux comprendre la valeur d'un droit à l'oubli qui est la fausse extension de la burqa numérique. Ne serions-nous pas totalement responsables de nos actes, notre volonté pouvant être débordée par nos inconsciences, il devient nécessaire d'étendre le droit à contrôler nos traces au-delà de leur production, et de donner le droit de revenir sur des actes qui ont dépassé nos intentions. Ce droit semble absolument naturel. Sauf qu'il s'oppose à deux grands principes.


Le premier est celui de la responsabilité. Admettre le droit à l'oubli c'est admettre l'irresponsabilité de nos actes, de corriger ce qui a été au-delà de notre volonté, de notre libre arbitre. C'est au fond une violation du sujet. Autant la burqa préserve le sujet faible de la concupiscence, autant le droit à l'oubli célèbre l'irresponsabilité. Il est moins un voile qu'une sorte de papier hygiénique destiné à effacer des traces honteuses.


Le second est celui de la sincérité. Le droit à l'oubli est aussi un droit de correction, en affirmerions-nous la primauté, nous en ferions l'instrument même du mensonge. Qu'importe de laisser des traces si nous pouvons les effacer. Le droit à l'oubli ne serait finalement que la reconnaissance de la cosmétique. La retouche prendrait le pas sur le vif. Ce serait substituer au voile un fort maquillage.


Alors pour préserver le sujet, dans la reconnaissance des conditions inégales de son expression, préférons la burqa numérique au maquillage cybernétique. Le droit à l'oubli est le droit au grimage, au trucage, un droit irresponsable, un faux-droit. Un droit qui en affectant la sincérité de la parole condamne l'existence de l'espace public si nécessaire à l'expression de la démocratie.


Inutile de construire un droit nouveau qui en autorisant la correction généralisera le mensonge, quand l'essentiel est de donner la force aux plus faibles de maintenir en dépit de forces adverses le secret qui fonde la liberté.

1 commentaire:

Henri ISAAC a dit…

Cher Christophe,
je ne partage pas ton point de vue dans la mesure où ton propos ne tient pas compte à mon avis de certains éléments technologiques qui interrogent réellement la question du droit à l'oubli.
Autant, je te suis sur le fait que nous laissons des traces dans l'espace numérique et que c'est le reflet d'une action plus ou moins consciente que nous devons assumer en tant qu'individu libre et responsable, sous réserve que les individus soient un minimum informés de ce que l'expression dans le numérique signifie en terme de traces.
Mais des études récentes interrogent toutefois sérieusement, car notre ombre numérique n'est pas si facilement maîtrisable, comme notre propre ombre dans la vie réelle. La consultation d'un site comme le Monde te laisse penser que seul ce journal collecte éventuellement des informations sur ta navigation, traces que tu peux contrôler grâce à la gestion des cookies et de l'historique. Ce n'est pas le cas, car des dizaines de serveurs (particulièrement les ads servers) tiers collectent simultanément des informations à l'insu de l'internaute sans que celui-ci puisse contrôler quoique ce soit depuis son navigateur. L'étude Berkeley montre que 60% des dix 100 sites les plus consultés aux USA exposent à ce genre de traque.
Une autre expérience récente tend à démontrer, qu'à partir des données anonymées de Netflix (location de vidéos), il est possible de d'identifier environ 20% des personnes anonymés. Les profils de location de films, les évaluations, les commentaires disent beaucoup de nous à tel point que la puissance de calcul est capable de retrouver le nom et les coordonnées de la personne.
Autre élément, une personne mise en examen, puis relaxé, voit son cas exposé sur le web 5 ans après à cause d'articles de presse de l'époque. Cette personne subit donc un préjudice de réputation qui nuit à son recrutement.

Aussi, je pense que ton propos doit être revu à l'aune de ce nouveau paradigme où la puissance brute de calcul (renforcée par le grid et le cloud computing) permet à des entreprises d'identifier les individus et de faire commerce de profils de comportements quand bien même tu maîtrises "gères" ton ombre numérique.
Par conséquent,ton propos ne tient nullement compte du fait que tu ne maîtrises plus les données te concernant et que la puissance de calcul ouvre une ère nouvelle. Dès lors, le droit à l'oubli est assez nécessaire me semble-t-il !

HAL