30 novembre 2009

La communication oubliée?


Une chose curieuse, nous parlons de plus en plus des technologies de l'information et de moins en moins de communication. Les TI supplantent les TIC, on aurait pu penser que les couches logicielles ensevelissent l'information dans la profondeur de ses traitements pour ne faire apparaître que la communication. Ce n'est pas le cas.

Le champs académique de la communication en est sans doute responsable en partie, et un texte récent de Robert T Craig paru dans la revue Internationale de Communication sociale et Publique nous en donne indirectement la raison. Cherchant à définir la communication comme champs d'étude, il observe d'abord sa terrible fragmentation, 249 théories identifiées par Anderson (1) et 126 définitions par Dance et Larson (2).

Dans un tel bazar on peut comprendre que ceux qui la pratiquent et l'étudient soient largement tentés de ne revenir que l'aspect le plus immédiat : nos communications sont désormais essentiellement médiatisées par les calculateurs, et procèdent plus du traitement de l'information que d'un hypothétique rapport à l'autre. Au mieux concède-t-on que les problèmes de communication sont au fond celui d'un rapport à la machine et aux représentations qu'elle (re) produit.

Dans l'article de Craig, ces observations ne servent qu'à poser le problème, et son apport principal est de réduire ces sources dissensions en identifiant sept grandes familles, sept traditions de recherche, tout en examinant les rapports qu'elles entretiennent d'une à l'autre. Il est utile de les mentionner pour situer le fait que l'une d'entre elle semble dominer :


  • La tradition cybernétique qui met l'accent sur les processus de transmission et de traitement, et dont le retour dans le champ du marketing se manifeste avec force dans la comptabilité des canaux : taux d'ouverture, de clicks, de conversion s'analysent comme le fruit de l'attention, de la localisation de l'information, de sa plus ou moins grande richesse, de la densité des contacts, du degré de connectivité, de l'usabilité, de la synchronicité. Le vieux modèle de Shannon se répand du one2many, au many2many après avoir conquis le one2one. De ce point de vue le Web2.0 et les réflexions qui s'y affèrent n'en sont que la généralisation. L'élément nouveau réside moins dans la socialité que dans la généralisation à une population d'un modèle primitif ( Emetteur/recepteur/message/canal) et débouche dans un renouveau de la physique sociale telle qu'on l'observe dans l'utilisation de la physique des champs pour comprendre l'opinion et ses métamorphoses.


Les autres traditions s'ancrent d'abord dans la philosophie du langage avec :


  • La tradition rhétorique qui donne à l'art du langage un terrain pragmatique pour agir au-delà des actes, persuader au-delà du vrai, et dont le marketing s'est fait longtemps l'artiste au travers de l'art des publicitaires. Que cet art ressuscite notamment dans la pratique des vidéos dont on découvre que leur propagation dépend de certaines règles d'écriture ne suffit pas à réveiller la réflexion théorique.

  • La tradition sémiotique, en dissociant les significations des signifiés remet en cause la transparence du signe, et la distinctions des canaux et des messages. Et si l'ordre symbolique répond à un ordre structurel, cet ordre ne garantit pas la compréhension intersubjective, mais ne fait que la médiatiser. De ce point de vue la diversité des canaux, du mail aux SNS, du mobile à l'IM, du RSS aux blogs, est un nouveau lexique plus qu'une gamme de moyens de transmission.

  • La tradition phénoménologique qui tout en affirmant l'altérité conçoit qu'il est possible dans l'expérience immédiate d'en être touché. La communication serait justement cette expérience de l'autre. On ne peut qu'être frappé de l'inexistence des réflexions qui portent sur cette étrangeté qu'en dépit de l'appauvrissement sensoriel généré par les technologies de l'information, un rapport profond puisse cependant être établi, si profond qu'il puisse prendre la forme du désir ou de l'amour. Les thèses de la présence sociale ne vont pas forcément dans ce sens car elles privilégient l'idée du simulacre, plus qu'elles ne s'intéressent à ce qui fait qu'une communication puisse s'établir indépendamment des médias qui la supporte.

Les autres traditions s'enracinent plus nettement dans les sciences sociales :

  • Celle de la psychosociologie n'a pas perdu tout le terrain conquis. Elle reste encore l'alternative à la cybernétique, l'attitude reste encore cette variable critique qui fonde les comportements, enjeu des cognitions, des émotions, de l'interaction sociale et de l'influence. Mais il reste encore dans son cadre à mieux définir la manière dont la technique interfère.

  • La tradition socioculturelle, hésitant entre un niveau micro-social, celui de l'interaction symbolique, ou celui de macro-structure symbolique, se retrouve en partie dans les thématiques de l'identité, et plus encore dans le mantra de la co-création/production/distribution des idéologues des médias sociaux, même si reconnaissant le caractère négocié de l'ordre symbolique, ils sont bien en peine de produire des théories des modèles culturels qui émergent de la pratique des techniques de communication.

  • La tradition critique est finalement fort peu mobilisée qu'elle soit néo-marxistes ou s'inscrivant dans la perspective des cultural studies, les idéologies des technologies de l'information sont assez peu déconstruites.

Le lecteur pourra protester et opposer dans tel ou tel champ l'usage intelligent de l'une de ces traditions. Il aura raison, et nous l'invitons à s'engager dans l'inventaire. Un double inventaire, celui des théories de la communication que la littérature en marketing invoque et utilise véritablement pour analyser l'usage des techniques d'information et de communications, et celui des idées implicites qui circulent dans le corpus abondant que produisent les spécialistes réputés de ces techniques.

Nous pourrons ainsi répondre véritablement à notre interrogation initiale, celle de savoir si la communication n'a pas disparue pour laisser place à la seule information. Et remercions Charles T Craig de nous fournir cette synthèse pédagogique infiniment utile pour nous rappeler que la notion de communication n'est pas une évidence même si elle est toujours l'enjeu d'une réflexion extrêmement ancienne.


  1. Anderson, J. A. (1996). Communication theory: Epistemological foundations. New York : Guilford Press.
  2. Dance, F. E. X., Larson, C. E. (1976). The functions of communication: A theoretical approach. New York : Holt, Rinehart, & Winston.

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Credit photo : fernandoprats

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