2 octobre 2009

Le grand livre de l'internet


L'internet est un grand livre, un livre documentaire, une bibliothèque qui serait devenue un seul livre, comme si tous les feuillets avaient trouvé une même reliure. Mais notre relieur est fou et n'a pas pensé à y mettre de l'ordre, à classer, à ranger, ordonner, mettre en forme, c'est ce à quoi s'attachent des milliers d'éditeurs, des milliers d'archivistes, des millions de lecteurs.

L'internet est un grand livre, un livre qui se lit. Cela est si évident qu'on oublie que le rapport premier au web est celui de la lecture. Jamais la langue écrite n'aura été autant présente, même si elle est souvent phatique, et manque de style. Comme le livre ne se réduit pas au roman, la lecture du net n'est pas que suivre des histoires. Elle est documentaire, historique, factuelle, distractive, administrative, secrète, intime, dialogique, active, superficielle, elle est tout ce que peut être la lecture, et plus encore car sautant d'un texte à l'autre, revenant et arrière et allant au delà, elle parcourt un espace bien plus grand que celui des livre. Ceux-ci ne sont plus que des chapitres d'un immense recueil. Mais qu'est-ce la lecture ?

La littérature a apporté beaucoup avec la théorie de la réception et l'école de Constance, en faisant du lecteur le centre de l'analyse, repensant la lecture moins que comme le décryptage d'un texte, un décodage, mais la réinvention, la réécriture mentale de celui-ci, qui engage l'imaginaire et les savoirs du lecteur. Nul n'est point de dire qu'un livre n'est jamais terminé, il reste ouvert aux autres, et se poursuit dans le sens qu'y ajoute le lecteur. Le livre n'est qu'un possible dans lequel s'engage son sujet, une partition dont on saute ou l'on rajoute les notes.

Cette perspective permet de comprendre certaines transformations de la chaine de valeur de l'industrie du livre. A l'image de la musique, du cinéma, la digitalisation des contenus déplace les maillons forts de la chaîne, le plus notable est celui de l'édition. Ce métier roi issu de l'imprimerie et de la typographie s'efface peu à peu au profit de l'auteur du moins de certains auteurs, mais surtout du distributeur. L'auteur, lorsqu'il est fameux, retrouve la valeur qu'il n'aurait jamais dû perdre en rétablissant un lien direct avec son lecteur – Paolo Coehlo diffuse sur son site les pages de ses livres!- et fussent-ils confidentiels, il n'en sont plus à payer de leur poche pour être édités, les pages d'un blog suffisent à leur gloire. Depuis longtemps les libraires, artisans sourcilleux de la lecture, se battent contre la concentration des chaînes, des titres, et des auteurs, mais les marges reviennent à ceux qui s'appuyant sur le faible nombre de tirages importants, concentrent les ventes et imposent leurs prix.

Toute la chaîne est désormais frappée par le triple évènement de la fondation d'Amazon, de l'émergence du e-book, et du programme de numérisation de Google. On rêve désormais d'exploiter la longue traine par la résurgence des fonds oubliés, on espère de l'édition à la demande d'éviter les calamités du pilon, on fantasme sur cette bibliothèque qui tient dans la main et qu'on entraîne dans ses promenades, on s'inquiète de ce que le livre ne vaut que par l'attention qu'il attire, on bataille déjà pour contrôler ce qui n'appartient à personne en particulier mais à l'humanité dans son ensemble, mais on ne prend pas garde à ce qui fait la valeur du livre, simplement sa lecture qu'elle soit sur un écran, une feuille de papier, un vélin ou une photocopie.

Qu'est-ce lire? Non pas déchiffrer, même si c'est nécessaire. Lire c'est réinventer, critiquer, discuter, classer, indexer, feuilleter, consulter tel autre ouvrage qui nous semble comparable, vérifier tel mot rare dans un lexique, écorner les pages ou simplement les marquer, annoter, souligner, recopier, en parler à ses proches, référencer dans un article, commenter ici et là. Le ranger dans la bibliothèque, le donner à un ami, parfois le perdre, parfois le redécouvrir. Et lit-on un livre à la fois ? Rarement, c'est une pile qu'on a sur la table de chevet et celle du salon, car les livres se répondent, et s'ils semblent parfois solitaires, ils sont souvent solidaires.

Et les techniques qui sont déjà là, à l'évidence vont participer à la lecture. Quand remontant en arrière dans le roman nous cherchons à nous souvenir d'un évènement, imaginons qu'un seul mot nous fasse revenir exactement à l'endroit que nous souhaitions. Fût-il un vers que nous lisons, semblable à un vieux souvenir, et retrouver d'un geste tous ceux qui lui sont similaires. Et je ne dis rien des lexiques et des dictionnaires, sans compter les jeux de traductions et d'éditions, imaginons simplement qu'à portée des doigts, ce n'est plus un livre exemplaire que nous lisions, mais la superposition de ses variantes, de ses interprétations, faisant de la lecture une herméneutique. Les outils du langage et ceux de la communauté alliés sur le bord de la page vont renverser assurément les manières de lire.

Mais il est probable que cette instrumentation ne soit portée ni par les libraires, ni par les éditeurs, mais par ceux qui sans posséder le fonds peuvent fédérer l'ensemble des parties-prenantes de la lecture. Il est certain que ceux qui comprendront qu'aider à lire, compte plus qu'apporter la matière à lire. Comme Deezer, last.fm, ou spotify c'est moins le matériau (musical ou littéraire) qui compte, mais la faculté de faire des play lists- des listes de lecture, de surligner, d'annoter, d'échanger, d'inventorier. Dans le monde du document, comme dans le monde du livre, ou de la musique, la valeur est dans la réception et plus dans la diffusion.

crédit photo : jef safi

Cette idée a fait l'objet d'une présentation lors de la remise du Palmarès 2009 de Xplor France , le 29 septembre au Musée de l’Informatique sur le Toit de la Grande Arche de la Défense.


2 commentaires:

Henri ISAAC a dit…

je suis pas tellement convaincu par ton point de vue (mais ce n'est pas un problème!). L'internet c'est bien plus que du texte que l'on lit. ne voir que cet aspect, c'est quand même minimiser beaucoup des contenus qui constituent Internet désormais, sons, vidéos qui ne se "lisent" pas. L'arrivée du haut-débit a profondément distordu l'internet 1.0 en y déversant des quantités toujours croissantes, d'images, de sons, de vidéos pour un vrai développement du multimédia sans ligne éditoriale aucune (donc sans éditeur comme tu le notes à propos du texte). Bref, je reste très perplexe sur ton idée....

CB a dit…

Henri, je peut partager avec toi l'idée que le multimédia, et la vidéo en premier lieu domine. 9a n'empêche pas l'idée de la lecture, que je reprend aux théoricien de la reception. Une musique, un film, se lisent aussi bien qu'un livre. Leur lecture ( c'est bien le mot qu'on utilise pour désigner le bouton lecture d'un lecteur de DVD), n'est pas qu'un dechiffrage, mais la réinvention par le lecteur de ce qu'il lit. Cette reinvention dépend de la culture et de l'imaginaire du lecteur, des avis qu'il consulte, du contexte de cette lecture. Bref, vidéo, musique, ou texte, l'essentiel n'est pas dans le contenu, mais dans le contexte qui permet de donner du sens.

Ceux qui fourniront l'environnement qui permet de donner du sens à ce que l'on lit, apporteront la valeur que les consommateurs accorderons.

D'une certaine manière, c'est un prolongement de la reflexion sur le marketing expérientiel. Livres, disques et vidéo sont juste un ingrédient d'une expérience qui se construit dans ce qui n'est qu'au fond qu'une relecture...

Merci! Amicalement