13 mars 2009

Les écrans de nos nuits blanches


Si le Mexique est à l'honneur du salon du livre, c'est sans doute le e-book et la numérisation de la chaîne du livre qui retiendront l'attention.

Le premier ajoute un nouvel écran à nos nuits blanches, un de plus pour occuper les précieuses minutes de notre attention, car depuis l'invention de la TV, les fenêtres électroniques colonisent notre temps. Celui du salon, celui de nos marches, les attentes dans les aéroports, les trajets ferroviaires, prenant du temps au papier, du temps à l'attente, du temps au travail, modifiant nos habitudes, nos façons de faire, étendant l'espace aussi, les points que nous occupons deviennent de vastes surfaces.

Aujourd'hui le marché est encore confidentiel, la Fnac aurait vendu 6000 des e-reader de Sony (et 14000 e-book). Et pour 2008, Amazon aurait vendu 189 000 kindles au US, 300 000 pour Sony. Les commentateurs relèvent que l’ i-pod, après deux ans, s'était vendu à plus d'1,3 millions d'exemplaires.

Les choses sont peu comparables, l’ i-pod bénéficiait d'un atout maître, des milliards de morceaux prêts à être transférés sur son disque dur. Prêt à l'écoute, l'économie pirate, puisque c'est ainsi que s'obstine à l'appeler le gouvernement avec la déjà obsolète loi Hadopi, a très certainement nourri la résurrection d'Apple. L'offre de e-book est aujourd'hui encore bien maigre pour qu'on puisse s'attendre à un décollage du produit. Rappelons ce que sont maintenant les vieilles lois de l'économique numérique : celle d'externalité (positive) de réseau, et en l'occurrence le fait que la valeur est essentiellement extrinsèque, elle est liée moins à ce que l'on possède qu'à ce qu'on pourrait posséder. C'est un argument classique qui s'applique aussi au livre (voir les chroniques de Françoise Benhamou ).


On observera à ce propos que cette économie de la diversité est absolument essentielle compte tenu du faible tirage des ouvrages. Les chiffres publiés par Didier Jacob sont éloquents, mais pour donner de simples ordres de grandeur, le marché de l'édition est de l'ordre de 5,5 Milliards d'euros, pour une offre de 500 000 ouvrages, 60 000 étant à moitié édités et réédités chaque année, pour un tirage moyen de 10 000 exemplaires. Ce n'est pas une industrie de blockbuster, mais une industrie de ruisseaux et de petites rivières.


Il convient donc de s'interroger dans le cas du e-book sur les facteurs qui engendreront les externalités positives pour son démarrage. Plusieurs hypothèses peuvent être envisagées.


La première est l'engouement des éditeurs pour ce type de produit ou de distribution, s'ils semblent prudents et même hostiles à ce jour, certains arguments pourraient les convaincre. La durée de vie d'un livre étant courte, la prolonger par une édition électronique pourrait s'avérer une bonne idée, dans le même esprit que les collections de poche poursuivent la vie des éditions originales. Mais il ne faudra pas être pressé.


Une seconde hypothèse est que le fond des ouvrage libres de droit étant important, on peut imaginer que certain s'engouffrent dans la voie, et proposent ces fonds à des prix très faibles. Mais est-ce vraiment ces livres que l'on veut lire ? Ceux que l'on fait acheter à l'école peut-être, ce qu'on aimerait mettre à notre panthéon quitte à n'en lire que quelques pages (au juste, lit-on vraiment les livres que l’on achète ?).


Les éditions professionnelles, celles des guides pratiques, les premières menacées par l'internet, peuvent voir là une opportunité intéressante, d'autant plus que leurs publics peuvent être prêts à s'engager dans l'acquisition de terminaux encore beaucoup trop coûteux pour un vaste public. Et notons que c'est dans ces domaines que les plus grands éditeurs font les plus grands chiffres, un Elsevier, un Pearson, un Springer ont fait leur lait des publications scientifiques, des ouvrages savants, des livres scolaires, en réussissant d'ailleurs une formidable performance dans la numérisation et la distribution digitale, imposant aux bibliothèques du monde un autre modèle économique que celui de l'achat à l'unité : un modèle d'abonnement institutionnel qui oblige tous les acteurs à adhérer, offrant au passage tous les bénéfices des techniques de discrimination par les prix. C'est sans doute la voie la plus raisonnable pour les éditeurs de littérature générale qui s'aventureront sérieusement dans le livres électroniques. Ne plus vendre des ouvrages, mais des bibliothèques.


Une quatrième hypothèse est celle du piratage, les pays du sud pratiquent déjà de manière abondante la photocopie de livres à une échelle industrielle, le papier étant lourd, les étudiants s'équipant largement de portables, grâce au pdf pourraient largement y trouver un usage intensif, et cette offre dérivera certainement vers les cartables de nos écoliers (quoique nous puissions regretter que ce ne sont pas nos étudiants qui lisent et achètent!). A ce sujet, juste un chiffre, en moins d'une dizaine d'année un pays comme le Brésil est passé de 2 millions d'étudiants à presque 6, quand en France elle stagne à 3. Pensons à l'Inde, la Chine, la Russie dans une moindre mesure, l'Iran, l'Egypte, le Mexique, le Vietnam, l'Indonésie, et la liste n'est pas close. Partout le nombre des lecteurs sans ressources s'accroît, ils lisent l'anglais et leur langue nationale, cela pèse des dizaines de millions de nouveaux étudiants qui bricoleront le moyen de lire les bibliographies de leurs enseignants.


La cinquième hypothèse est la plus probable nous semble-t-il. C'est celle de google books (on regardera l'accord innovant ), qui est l'acteur le plus engagé dans la numérisation, partielle et totale. Un billet d'olivier Ertzscheid en donne une bonne introduction. Vous me direz que cela ne concerne qu'Internet, mais les e-readers encore hésitants quant à leur connectique, ont de grande chance d'adopter quelques techniques qui leur permettent d'accéder directement à cette bibliothèque. C'est bien l'esprit du Kindle, et Sony a choisit une compatibilité multiple. Ne doit-on pas s'attendre à ce que certains choisissent Android ?


Dans ces cinq hypothèses on retrouve d'une certaine manière la conclusion du Rapport Patino qui souligne la tension entre les éditeurs et les diffuseurs. On ne sera pas étonné qu'il souhaite mettre la question des droits au centre du débat, même si le point de vue économique justement aurait tendance à la mettre en dehors.


Alors maintenant observons, le marché n'est pas encore là...la technologie est prête, les opérateurs aux aguets. La grande bataille va commencer, et nos écrans promettent de belles nuits blanches - nuits de cauchemar pour certains, nuits de bonheur à lire pour nous...


1 commentaire:

CB a dit…

Nous l'écrivions le 14 mars, Reuteur l'annonce le 19 mars: Google "donne" 500 000 ouvrages à Sony :

http://www.reuters.com/article/technologyNews/idUSTRE52I12U20090319