11 mai 2008

Personnaliser sans identifier

Voici un thème de travail proposé par la Fing (identités actives) dont l’intitulé est séduisant, mais la résolution semble présenter des pièges étonnants. Une piste est donnée par un des participants sous la forme de la métaphore du garçon de café qui sert le même cognac au même client chaque matin à 9h. Il personnalise son service sans connaître ni le nom ni l’adresse de son visiteur. Et pourtant ! Pourtant le visage familier lui suffit pour identifier une habitude, prend-t-il soin de préserver l’intimité de son client sans jamais lui demander son nom, il le connaît.

Dans un siècle sans caméra de surveillance, nous aurions pu penser que l’identité puisse se distinguer de la personnalité. Les traces de soi données à autrui s’effaçaient. Et le souvenir d’un visage pouvait n’appartenir qu’à celui qui en a la mémoire. L’art du portrait robot, et le fait que notre client dans la rue soit constamment filmé, change la donne. La moindre trace de soi est en-soi une identification.

En réalité tout est question de degré. L’identification ne se construit par que par les signes, mais aussi dans leur enregistrements dans des fichiers. L’état-civil a été la première identification qui associe le nom à un registre. Et des signes identificatoires, on peut retenir l’adresse, une empreinte, une trace d’ADN, un numéro de téléphone, n’importe quel signe qui présent dans un registre, ou absent, renseigne quant à la désignation et la localisation d’un individu. Généralement ces signes disent peu de son identité, au sens social où philosophie, le nom et l’adresse ne son pas la personne, juste les éléments qui permettent de la retrouver pourvu qu’elle abandonne ces traces sur son passage. En plus du registre il faut des dispositifs qui enregistrent un passage.

Ainsi l’identité numérique, ne se distingue que peu de l’identité civile, si ce n’est qu’elle est plus flexible dans la nature des traces, plus systématique dans les registres, et plus efficace quant à la localisation. La véritable différence est sans doute qu’elle n’est plus seulement l’objet de l’attention de l’Etat, où des grandes institutions, mais devient la préoccupation de toutes les organisations qui sont amenées à traiter des personnes, et à les reconnaître.

Mais de la même manière qu’il y a de fausses identités, fausses en ce qu’elle ne conduit pas aux personnes qui les portent, l’univers numérique peut regorger de traces qui ne conduisent pas aux personnes qu’elles désignent. L’intimité véritable des consommateurs consiste en cela : apparaître autre que la personne que l’on croit être, et orienter les recherches vers des personnages inventés avec lesquels on coupe tout lien possible.

De ce point de vue nous devons prendre conscience que personnaliser ne consiste pas à répondre aux aspirations essentielles, fondamentales, intrinsèques des consommateurs, mais à répondre aux identités qu’ils souhaitent construire. Personnaliser sans identifier, c’est construire un théâtre et des rôles qui laissent le soin au sujet de lier ou non ces identités numériques à ses identités juridiques où intimes. La difficulté provient que le droit ne reconnaît de personne que physique. Enfin, non pas tout à fait, il y a des personnes morales, et c’est dans cette voie sans doute qu’une dissociation est possible partiellement. En reconnaissant aux personnes physiques le droit de se construire des personnalités morales, il sera possible de personnaliser sans identifier.

Et pour aller plus loin encore, formulons cette hypothèse : la liberté des sujets, en tant que personne, dans le monde infiniment surveillé qui se dessine, ne survivra que pour autant le droit et la pratique, permettent aux premiers de multiplier les masques, les responsabilités limités qu’offre dès aujourd’hui le droit des sociétés.

Il s’agirait ainsi de construit pour chacun des sociétés personnelles, ou des identités partielles, qui ne laissent aux autres qu’un aspect limité. Est-ce que des initiatives telles que l’Open ID permettent de satisfaire cette exigence ? Doit-on imaginer des paradis identitaires à l’image des paradis fiscaux qui se contente d’un nombre pour identifier un compte ? Le prix de ces fictions est-il compatible avec notre droit actuel ? Est-il compatible avec une certaine idée de la démocratie qui prévaut encore aujourd’hui ?

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