9 mars 2008

Design : une compétition des formes


Quiconque observe la forme, observe aussi la variation de ces formes. Le biologiste qui contemple la merveille de l’évolution, le critique rock qui écoute les transformations de la musique populaire, le journaliste témoin des vagues de la mode, le sociologue qui analyse les formes sociales, et j’en oublie encore, chacun devine que ces transformations, ces métamorphoses, ces évolutions, répondent à des lois dont ils ne savent pas toujours rendre compte. Les biologistes ont certainement une grande avance sur les autres, il suffira de lire Ernst Mayr, ou Stephen Jay Gould.

Ces lois sont celles de la concurrence, non pas celles de l’économie, qui a fait l’économie de l’invention, pour ne retenir que l’austère valeur des comptables qui retire au gain un certain coût, et a oublié que les agents ne sont tous pas identiques, et sont bien en peine de se reproduire à l’identique, mais trouvent dans leur être profond, la possibilité d’être autre qu’ils sont. Ces lois sont celles de la concurrence écologique, elles procèdent aussi de cette glauque comptabilité, qui donne à ceux qui ont gagné plus qu’ils n’ont perdu, le privilège de se reproduire, en vivant une vie plus longue, où donnant à leurs descendants des chances plus importantes de survivre et de se reproduire. Ces lois sont celles des formes.

Donnons en une esquisse. Imaginons un monde sans forme, dans lequel milles agents prolifèrent, à la recherche des ressources qui favorisent leur reproduction, ou simplement leur perpétuation. Les éléments singuliers qui dans leur conformation particulière trouveront le moyen de durer, ou de se dupliquer, prendront une place unique, dominante, et affirmeront une existence plus forte que tous les autres qu’ils soient plus nombreux où que tous les objets s’y rapportent. Ce Dominant design est observé depuis Utterback et Abernathy par de nombreux spécialistes de l’innovation qui insiste sur cette idée de combinaisons d’éléments qui verrouille la forme et ne laissent possible que des variations périphériques. Une voiture c’est un châssis, un double train et un moteur essence ou diesel…Elles évoluent lentement, intégrant l’électronique.

Notre réflexion étant fondamentalement sociologique, il ne sera pas exorbitant de penser que les autres agents tenteront de se préserver en les imitant. A l’échelle de l’histoire, succèdera à l’ordre des singularités, l’ordre d’une conception dominante. En anglais, le dominant design pendra la suite du singular design. Dans le buissonnement des variétés, une ou des formes, émergent et s’imposent. Quand une nouvelle fonction est demandée, un des formats qui y répond devient un standard, bénéficiant des mêmes externalités.

On imagine aisément la suite de cette histoire, quand quelques formes dominantes se sont emparées du monde, et ont équilibré leurs rapports, le jeu de la compétition change de nature. Il se joue moins dans l’affrontement des formes dominantes, que dans les variétés de ces mêmes formes. Le règne des formes fortes, ou pour conserver nos dénominations anglo-saxones, celui du strong design, s’épanouira. Au sein des formes dominantes, quelques variétés gagneront le dessus du pavé. Apple tient le pavé contre Windows.

Est-il utile de dire la suite? La paix des formes dominantes, sera ruinée par les formes fortes, qui n’auront pas hésité à s’hybrider d’une dominance à l’autre, ouvrant ainsi une nouvelle ère largement indifférenciée, celle où plus aucune forme ne sera reconnaissable, celle du low design, et qui à son tour nourrira la possibilité qu’un autre ordre de la compétition émerge, celui par lequel nous avons débuté, celui de la singularité.

Cette boucle a l’avantage de dire d’une vieille idée, celle de la compétition, qu’elle ne se joue pas de la rivalité de sujets identiques ou presque, mais se développe dans la dialectique des formes et de leurs variétés, la structure et le motif, le principe et ses déclinaisons.

Singular design, Dominant design, Strong design et Low design pourraient être ainsi les quatre moments du développement de la compétition. La forme singulière, la forme dominante, la forme forte, la forme informe, décrivent les quatre moments d’une évolution conduite par la concurrence. Qu’il s’agisse de mode, qu’il s’agisse d’art, de formes sociales, et pourquoi pas des formes de vie, nous pourrions trouver là le processus élémentaire des variétés du monde.

Cette idée essentielle se retrouve en d’autres domaines : celui du modèle de maturité, dans la dualité du génératif et de l’adaptatif, de la révolution et de la réforme, du radical et de l’incrémental. Elle se grandit d’une phase supplémentaire, ce dispositif subtil qui fait passer d’un niveau à un autre. Le Low design laisse au Dominant design une avenue faite de l’exigence de l’ordre. Le Strong design signe cette mutation, qui laisse toute les créations à la merci de la destruction.

Pour essayer l’idée il serait intéressant d’interroger les formes du web. Les quelques formes qui se sont dégagée du chaos, sont les moteurs de recherche, les réseaux sociaux, et quelques plateformes héritées d’un ancien empire. De cette cacophonie émergent quelques formes qui dominent leur genre. D’autres modèles s’y confrontent, Facebook en est un. Brouillant les pistes, ils laissent probable que les designs s’effondrent et que dans leur indifférenciation naisse un nouveau design.

En étant moins attentifs aux formes du net, et plus sensibles aux objets commerciaux, nous pourrions deviner la liberté électronique et plus largement celui des objets interactifs. Un des plus importants est sans doute le miroir. Ces tables où l’on manipule les objets. Quand le Dominant design aura été celui des listes, le Competitive design est celui du toucher. Arranger dans l’espace les catégories de la pensée. D’autres acteurs vont rayonner dans l’écologie de net. Un nouveau désordre nous attend. Et de nouveaux héros vont émerger.

L’idée est séduisante, il reste à en démontrer la preuve, vive les études de cas !

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