9 février 2008

Technologies du pouvoir - les machines à noter


Dans un billet précédent, nous prenions le prétexte du lancement d’un site de notation des enseignants, pour réfléchir au phénomène généralisé de la notation et au rôle que peuvent jouer les technologies de l’information.

Notre hypothèse s’appuie sur cette idée qu’il est peut probable que la notation objective réellement une performance, et joue donc un rôle fonctionnel dans les structures sociales. Nous développions un argument différent, celui que la notation est une forme particulière d’institution : un rituel. La valeur de la note résidant moins dans sa véracité, que dans sa légitimité. Et nous pouvions nous demander alors si le rôle des technologies de l’information, moins que d’en assurer l’opérationnalité, n’était pas le lieu nouveau de l’institution. Nous n’étions pas loin de penser qu’elles deviennent l’institution elle-même.

Nous étions incomplets dans l’analyse, en négligeant une analyse en termes de pouvoir. La levée de bouclier des enseignants envers ce site en est la preuve manifeste. Il est d’ailleurs intéressant d’observer comment cette résistance se manifeste : l’action en justice au motif de l’illégalité du procédé, le sabotage assumé, et un effort de dé-légitimation prenant toute les formes de l’ironie, de la contre argumentation, du procès d’intention.

Ce phénomène nous sembler relever parfaitement de la théorie du pouvoir établie par Michel Foucault. Une théorie du pouvoir qui ne s’interroge pas sur la question de sa souveraineté, et par conséquent de sa légitimité, mais envisage la relation de pouvoir. Nombreux sont ceux qui ont commenté cette conception, inutile d’en reprendre l’analyse. Le point qui nous intéresse est qu’en pensant les pouvoirs en termes de relation, l’analyse se déplace sur l’exercice du pouvoir et sur ses dispositifs, ses techniques, la discipline. Dans une littérature courante en gestion, c’est ce qui est appelé communément le contrôle (pensé très exactement comme l’exercice du pouvoir, ce dernier étant une capacité formée par le couplage de la force et de la légitimité). Nous ne résistons à proposer ici un texte de Gilles Deleuze – Post scriptum sur les sociétés de contrôle. Il correspond très exactement à ce dont nous discutons, sa clarté n’a pas besoin de nos commentaires.

Nous voudrions nous concentrer sur deux questions. La première concerne la nature même de la technologie qui par le fait même d’établir une relation entre certains éléments du corps social, relation nouvelle, suscite une nouvelle relation de pouvoir. Les machines ne sont pas neutres. La seconde porte sur le lien entre cette thèse, et notre thèse précédente.

Il suffit, ou suffisait puisque le site susnommé n’est plus accessible, de lire l’annonce des concepteurs, pour comprendre que ce site a été conçu délibérément dans une optique de pouvoir. Et même de renversement de pouvoir, puisque si de manière immémoriale les enseignants notent leurs élèves, ce qui est proposé est une notation inverse. Mais en même temps, les promoteurs n’exerce pas vraiment de pouvoir, et se contentent d’offrir les moyens de l’exercer. Ils offrent un dispositif destiné à ce que les dominés, les élèves, renversent l’ordre du pouvoir. Ceci est bien sûr tout relatif, car les enseignements conservent leur faculté de noter. Naturellement l’aspect subversif du dispositif réside en ce qu’un ordre de pouvoir établi soit brouillé. Le corps des enseignants potentiellement fragmenté par la sérialisation risque de perdre cette légitimité insécable que requiert l’exercice de leur notation. L’étonnant de l’histoire est que dans l’exercice du pouvoir par les dominants suscite des résistances des dominés. Nous sommes ici en face d’une inversion virtuelle de ce rapport. La résistance serait le fait des dominants ! Mais soyons prudent, rappelons encore que le dispositif ne s’est pas déployé, que les protestations des uns et le relatif enthousiasme des autres se construit à l’égard d’une chose potentielle qui est loin d’être actualisée.

Le point important dans ce type de dispositif pour revenir à Foucault est que son anatomie est bien éloignée de ce qu’il appelle la surveillance et qu’il a popularisé au travers du Panopticon de Bentham. Quand quelques uns sans être vus voient, celui qui est vu obéit, il est discipliné. Dans les systèmes de notation du monde de l’Internet, c’est ce qui se produit généralement. Revenons au cas d’Ebay que nous avons évoqué : la surveillance des vendeurs conduit en principe les vendeurs à éviter les comportements opportunistes et par conséquent à assurer un climat de confiance. Ce n’est pas tout à fait le cas, car dans ce type de dispositif, les surveillants sont bien plus nombreux que les surveillés et ne les surveillent pas tous. Pour pallier à une relative désaffection Ebay, vient de prendre la décision de limiter les évaluations négatives, posant au fond le problème de la surveillance des surveillants. Quand peu d’acheteurs notent, et mal, et qu’il y a peu de vendeurs, ce que la note produit est l’absence de confiance et le délitement de l’édifice social. L’exercice du pouvoir n’est pas si évident, et s’il soit se penser en termes de relation, il ne détermine pas l’ordre du pouvoir. Si les machines ne sont pas neutres, elles ne créent pas forcément de l’ordre.

Quant à notre seconde question, elle concerne le fait de savoir si on peut à la fois penser les systèmes de notation comme des rituels et comme des dispositifs de pouvoir. Sans utiliser l’argument que le rituel est un dispositif de pouvoir, interrogeons nous sur les qualités qu’un dispositif de pouvoir nécessite pour créer la relation de pouvoir. Cette qualité est la légitimité. Que la technologie du pouvoir ne soit pas neutre, et engage une relation indéterminée, n’est possible pour autant que cette technologie soit socialement acceptée par l’ensemble des participants, les dominés et les dominants. Que les uns ou les autres dénient cette propriété, le pouvoir s’évanouit.

Cette analyse mérite naturellement d’être poursuivie, le cas Ebay ou celui de Note2b, méritent une analyse plus serrée. L’abondance, et la facilité d’accès dans les forums, les commentaires, les blogs des réactions et des opinions des acteurs en fait un matériau empirique de premier plan. Voilà des idées de recherche immédiates et pratiques.

Elle conduit à une ligne de pensée en matière de technologies du marketing : les penser moins dans leur fonctionnalité, que les penser en termes d’institution et de machine de pouvoir.

1 commentaire:

Emmanuel MIGNOT a dit…

Christophe,

Je trouve ce post très en phase avec les thèmes de CherClient.wiki.

Pourrais-tu l'y placer ou, à défaut, m'autoriser à le faire en ton nom ?

Par ailleurs, un commentaire sur les sites de notation sur le Net : il en existe de très efficaces et influents en Angleterre sur les médecins.

Je pense qu'il y a là un vrai sujet sur l'évolution de la Relation Clients. En fait, il m'apparaît qu'il n'y a pas de e-business sans système de contrôle : tous les sites comparateurs en sont dotés. Sans cela, pas de confiance, et sans confiance, pas d'achat.
Ce qui pose problème, comme tu l'expliques, c'est la légitimité, donc la reconnaissance d'une compétence impartiale, d'un collectif. Mais, depuis la démocratie, est-il possible de revenir sur le principe que le nombre à raison contre l'individu ?

Emmanuel MIGNOT, Teletech International. Editeur du wiki www.cherclient.com.