18 décembre 2007

La relation, une affaire de justice



Nous avons exploré cette idée dans un autre billet.
Les belles relations sont des relations justes. Autant que les partenaires soient engagés, autant qu’ils se témoignent de confiance, aussi attachés peuvent-ils être, aussi satisfaits qu´ils demeurent, c´est ce qui est juste dans leur rapport qui détermine la suite de leur relation.
L´idée profonde est qu’ une relation ne se rompt pas pour une frustration, un détachement, une méfiance, un désengagement, mais au motif que dans ce qui reste de la relation, il n y a plus rien de juste.
Dans l´ordre de l échange ne soyons pas étonné que la justice viennent comme la mesure de ce qui est souhaitable. Au delà de la satisfaction, de la valeur, de la confiance, de l engagement, il y a ce sentiment de justice qui parfois demande réparation. La relation durable est une relation juste.
Il reste à tester cette hypothèse. Voici un beau sujet de thèse.

17 décembre 2007

l´innovation, une appropriation.



On sait depuis longtemps que l’adoption d’une innovation ne se confond pas à son appropriation, l’adoption de l’usage ne dit rien de cet usage. Qu’une technique soit utilisée, ne dit pas comment elle le sera. Le détournement d’usage des innovations technologiques, a conduit certains à concevoir l’innovation comme une traduction . Dénombrer ceux qui adoptent une innovation devient alors moins important que de savoir comment l’innovation est adoptée, de quelle manière les utilisateurs s’approprient l’objet nouveau.

La définition la plus courante de l’appropriation désigne l’action de faire soi ce qui était autre. Elle inclut le transfert de propriété, libre ou forcé, le titre de propriété, mais signale surtout un processus de subjectivisation. L’objet qui appartient à d’autres, ou simplement n’a pas encore de place de l’espace subjectif de nos catégories, nos représentations, nos routines, nos actions, nos fantasmes, va nous être assujetti, jusqu’à parfois devenir une part de nous même.

Ce n’est pas par hasard que l’appropriation de l’espace est une thématique fréquente, on ira voir avec intérêt le travail de Perla Serfaty sur ce sujet. La psychologie de l’environnement est une vieille thématique, mais d’une actualité toujours aussi présente en marketing comme en témoigne Richard Ladwein, Bernard Cova ou Gael Bonnin. Ses modalités sont multiples, de l’espace familier aux territoires du voyage, au bureau comme dans le salon. Elles prennent la forme d’une délimitation du territoire (ces pierres posées autour de la tente au camping), d’une investigation méthodique à l’aide d’une carte (de la ville où l´on vient d´atterrir), d’un rituel d’échange de clés, d´un panorama, de prise de photo, d’un carnet de voyage, de reliques, des souvenirs, une signature, un nid.

L’instance du territoire n’épuise pas le fait de l’appropriation, elle traite de la prise de pouvoir sur les objets, peu de d’identification. L’appropriation en plus d’insérer un objet dans l’espace personnel, construit des liens à soi, qui contribuent à ce que le sujet s’identifie dans ces objets, les investit d’affects, en fait des objets transitionnels, riches de symboliques et devenant parfois si intimes qu’ils deviennent une partie de soi : le tatouage en témoigne de manière éclatante. Irions nous plus loin et c’est du fantasme anthropophage qu’il faudra parler. Le rapport au corps est central.

L’appropriation peut ainsi aussi se définir comme processus de production de sens en connectant l’objet et ses propriétés. L’appropriation se réfère alors comme un rapport à l’abstrait et au complexe, et pourrait s’analyser comme un processus de tangibilisation. Une double stratégie d’accommodation et d’assimilation est mise en œuvre accompagnée d’actions destinées à produire du sens. Tactiques de tests, de cartographie, d´essais, de catégorisation, d’expérimentation, de représentation, d’explorations, vont inclure l’objet dans un tissu de signification tel que certains l´interprètent comme une narration, le sense making devient alors un story telling. On s’approprie bien notre passé ainsi, en en faisant des histoires.

Dans la perspective de Vygotsky l’appropriation est le processus de reconstruction des schèmes d’utilisation lors d une activité. Cette approche met l’accent sur l’action, et principalement sur la répétition. S’approprier une autre connaissance, c’est en répéter l’usage. L’exemple du sport en est la parfaite illustration : s’approprier un geste c’est le répéter à l’infini jusqu’à atteindre une sorte de perfection que les aléas remettent en cause constamment. Cette conception a l’avantage de prendre en compte les objets appropriés au travers des contraintes qu’ils imposent à l’action, manifestant un plus grand pragmatisme. Elle reconnaît aussi dans l’action le fait que les objets soient altérés par les usagers, modification de l’objet lui-même ou de son mode opératoire, de sa destination ou de son environnement de travail, l’appropriation est aussi un ajustement.

Revenons à notre point initial qui portait sur l’innovation. Adoption, Appropriation, Légitimation en sont les trois temps principaux. Si le premier concerne une économie où l’innovation est un bien qui s’évalue en terme de bénéfices attendus et de coûts engagés pour en bénéficier, une économie de l´adoption, et le dernier comme un processus qui rend acceptable et accepté un nouvel objet dans l’écologie sociale, une sociologie de l´institutionalisation. Le temps de l’appropriation est celui d’une subjectivisation. C’est par l’expérience que l’objet nouveau va prendre place dans l’usage jusqu’à devenir une part de soi. Le second temps de l´innovation est celui d´une psychologie de l´expérience.

La communication médiatisée par les ordinateurs (CMC) est un champ ouvert pour l’étude de l’appropriation sous ces différentes perspectives. L’internet peut être considéré comme un espace à s´approprier. Mais cet espace n’est accessible que pour qui s’est approprié les instruments appropriés. Pas de web sans butineur, pas de chat sans messenger, pas de cartes sans geoweb, pas d’amis sans réseaux digitaux, pas de lettre sans mail.

13 décembre 2007

Truchement - comment se parler?

C´est dans un joli roman dont l´ambition littéraire est légère, mais l´histoire stimulante que j´ai adhéré et au procédé et à l idée que la rencontre à l ´autre devait plus à la construction de ponts qu´à l´illumation de l´autre. Le roman est Rouge brésil. L´histoire raconte aussi comment coloniser nécessite de comprendre l´autre et à cette fin d engager des moyens, s ils ne sont pas importants sont au moins déterminés.

Le truchement est cet enfant laissé libre à l’autre civilisation, que l’ on veut soumettre et dont on veut connaitre les codes internes. L’enfant par son appétence à la socialisation apprend langage et coutumes, donnant à ceux qui l´ont envoyé, les moyens de décrypter de l’ intérieur la civilisation qu'ils souhaitent réduire.Fiz confirme


Le truchement est un espion, un de ces jolis modèle qu’ on laisse grandir au cœur de la société adverse, et que l’on réveille un jour pour nous en dire les secrets. Rendons ici hommage au maître, à John le Carré. S il faut étudier ces hommes de l´entre deux, l´ambigüité et son désespoir, lisons le.

Le truchement est celui par lequel nous trouvons le langage commun qui permet d´échanger. C´est un médiateur. Il tient son talent d´un long apprentissage, d´une interpénétration, il fonde dans l’ expérience l´aptitude à passer d’un monde à l´autre.

Dans le roman des enfants de 10 ans. L’âge juste où les acquis ne paralysent pas l´entrée dan un monde nouveau. Le truchement se construit dans la duplicité. Un double visage, un double paysage. Sur la crête du monde, ils canalisent l´échange le plus intime et garantissent que la relation entre les membres de mondes différents, puisse dans la richesse trouver assez de raisons pour oublier que l’ailleurs est un danger dont on doit se défendre.

Les truchements plantent des pavillons. Ce ne sont pas des ports. Ils traduisent.

De ce point de vue on ne peut que souligner le travail d´un Latour. Il faudra en marquer les faiblesses. Quand la traduction tend à dire un ailleurs, le truchement a pour ordre et mission de ramener la traduction à soi.

Dans les grandes navigations du net, quels sont les truchements? Comment dún monde à l´autre, trouver ceux qui dans une double vie, traduisent lún à l´autre. On devine les guides, les interprêtes, les intermédiaires, les médiateurs, les ambassadeurs, des conseillers, des mentors, des informateurs, des parrains, des amis, des proches, une famille, des initiateurs, des go between, des boundary spanners, des douaniers, des contrebandiers, des passeurs . Tous vivent à cheval de la frontière.

Ce sont le truchement, qui dans leur expérience passent d´un monde à l autre. S' il faut en tirer une leçon, elle tient sans doute dans cette idée que connecter directement les gens ensembles, comme le font les réseaux sociaux que si les gens sont aidés quand ils passent d´un monde à l ´autre par des agents compétents. Quels sont les truchements du net?

12 décembre 2007

Pasta do Professor - Un cas de gestion des droits


Bruno De Carli, Directeur Général et initiateur du projet « Pasta do Professor » lancé par l'ABDR, nous a accordé une longue interview, analysant le problème du marché de l’édition universitaire au Brésil, et montrant comment le secteur envisage de lutter contre la copie illégale qui lui cause un tord considérable par cette initiative originale et intelligente.

Commençons d’abord par l’institution. Le « pasta do professor » est un objet simple, un dossier qui renferme les exemplaires des documents qui forment le contenu du cours du professeur, ce que les étudiants doivent lire. Son nom et l’intitulé du cours désignent ce dossier que le professeur dépose dans une des multiples officines qui se chargent de copier les documents qu’ il contient pour le compte des étudiants, à leurs frais, et aux dépens des éditeurs et des autres ayants-droits. Ces officines officient au cœur des campus avec la bénédiction des autorités universitaires.

On comprend mieux le souci des éditeurs quand on observe que depuis 10 ans le nombre d’étudiants brésiliens a plus que doublé passant à près de 5 millions d’étudiants, la création d’une multitude de facultés et d’écoles privées absorbant ce volume d’étudiant jusqu’à représenter aujourd’hui 80% des effectifs. Les frais d’inscription, considérables (De l’ordre de 300 euros par mois pour les bonnes écoles), ne sont pas grevés de charges de photocopies… L’industrie observe que dans la même période, le volume des ventes a plutôt baissé, et pire encore que le nombre moyen de livres achetés est passé de 20 en moyenne à moins de 4. S’agit-il d’un changement du profil des étudiants (plus pauvres, obligé de travailler le jour pour suivre les cours du soir) ou comme le défendent les éditeurs, du résultat d’un pillage systématique et institutionnalisé en dépit de sa profonde inégalité et illégalité.

L’industrie enquête, fait prendre en flagrant délit et poursuit officines et Universités. Mais cette répression n’est pas la seule réponse. Une réponse est en cours de déploiement, c’est une réinterprétation numérique de l´institution du « Pasta do Professor ».
Son principe est simple, il tient en trois éléments. Le premier consiste à donner aux institutions, et aux professeurs, la possibilité d’indiquer sur un site web leurs bibliographies. Le second implique que les éditeurs fournissent les copies numériques des documents souhaités par les professeurs, et le troisième oblige à installer une machine dédiée dans les officines, qui imprime les documents autorisés et les vend aux étudiants. Ces derniers ainsi bénéficient pour un coût pas très supérieur à celui d’une copie illégale, un document dont il a payé les droits et qui correspond exactement à ses besoins. Les manuels employés sont en effet vendu de manière fragmentée, chapitre par chapitre. Ainsi si le professeur ne recommande la lecture que de deux chapitres, l’étudiants n’achètera que ces seuls documents, et se passera de l’entièreté du livre.

A ce jour les éditeurs ont dit banco, et une douzaine d’entre eux ont ainsi investi un montant modique mais significatif dans le projet (près d’un million de dollars). Tout autant d’institutions universitaires de premier plan ont adhéré voyant là un moyen simple de se soustraire à des poursuites judiciaires (toutes les institutions sont en fait susceptibles d’être poursuivies). Les officines qui facturent comme auparavant la copie, mais y ajoutent un droit d’auteur qu´elles perçoivent pour le compte des éditeurs, réduisent le risque de poursuite et augmentent les possibilités de gains. Les librairies sont intéressées par un système qui leur permettrait de vendre plus et de reprendre des parts de marchés aux recopieurs.
Il reste à connaître le comportement des professeurs, et naturellement celui des étudiants. Le potentiel est immense. En supposant que pour chaque cours un étudiant doit avoir besoin de 100 pages de copies (environ 10 dollars), à 8 cours par an, c’est un revenu de l’ordre de 2 à 3 milliards de dollars qui pourrait transiter par ce système. Nous en sommes encore loin.

Ce modèle est particulièrement original à plusieurs titres.

Le premier est que le numérique n’est qu’une composante logistique du système. Les pdf ne sont pas mis à disposition sur une plateforme Internet, ils ne sont accessibles que par les copieurs dédiés, installés dans les échoppes de photocopie, dans les bibliothèques des universités ou les librairies. Le système numérique permet juste aux étudiants de prendre connaissance des dossiers de lecture recommandés par leur professeur et à ces derniers de signaler les textes qu’ils recommandent. Cette originalité prend ainsi en compte la fracture numérique qui traverse la population étudiante : si tous on accès à un mail, peu disposent d’un outil personnel pour y faire leur lecture. Le modèle papier reste encore dominant. Fondamentalement ce modèle économique hybride, est en fait un système de distribution de documents fractionnés à la demande (unbundling).Il est proche d´un i-tunes qui désarticule le modèle de l’album. Il débite des tranches de savoir, que professeurs et éditeurs définissent comme pertinents.

La seconde originalité tient dans la gestion des intérêts mutuels des parties prenantes (stake-holder management): éditeurs, Universités et facultés, professeurs, étudiants, échoppes de copie, librairies... En usant d’une méthode simple faite de carottes offertes et de menace de coups de bâton, un équilibre général se crée, fondé sur la satisfaction mutuelle des intérêts particuliers.
Il est remarquable aussi en cela qu’il propose une solution concrète pour faire passer un marché informel dans le domaine formel, problème lancinant dans nombre de pays du monde. Son concept est au fond une bonne affaire ; choisir entre un modèle légal et un modèle illégal au prix d´une prime modique. L´esprit critique notera que celui qui paye en dernier recours est au fond le plus faible.

C´est la troisième originalité du concept, que de faire reposer le coût du système sur les consommateurs finaux. On est loin d’un système de taxes, de licence globale, d’abonnement institutionnel. Il s’agit en fait de reprendre une part du marché des institutions privées d’enseignement supérieur dont les frais élevés ne couvrent pas le coût de la documentation. Dans une université libérale la documentation est un marché.

Il reste à s’interroger sur le devenir de ce système.

Son point fort est que reprenant le contenu d’une institution bien ancrée et nichée au cœur des établissements, c’est un service profondément légitime. Il ne s’agit pas d’un nouveau service, mais d´une nouvelle manière de l´assurer. La "pasta do professor' reste un élément de l´enseignement. Son accès est moins artisanal, il demeure le même. L´institution n´est pas entamée.

Son point faible réside sans doute dans la coopération avec les éditeurs, ce qui devrait être aisément résolu, mais surtout celle avec les professeurs dont on se demande dans quelle mesure ils pourraient jouer le jeu sans d’autres gratifications que d’entrer dans le monde la légalité. Jouant un rôle de prescripteur, leur intérêt au système serait naturellement d’être rémunérés, ou du moins récompensés pour leur participation. Sans envisager de commission, ce qui pose des problèmes éthiques évidents, on peut au moins imaginer, des services de presse plus systématiques, et la mise à disposition d’outils de facilitation de leurs enseignements (blogs, réseaux sociaux, ressources documentaires…). Pour que le système ait un intérêt certain quelle masse critique atteindre ? Combien de professeurs convaincre à l´utilité d´un tel service ?

On peut s’interroger sur la résistance du système éducatif. Le prix des livres, même allégé par la copie, reste élevé, et peut entrainer une transformation de la pédagogie. Plutôt que de s’appuyer sur des lectures, le cours peut sur un modèle européen s’appuyer sur son énonciation par le professeurs, sur des sources gratuites mises à disposition par de multiples acteurs, et les ressources documentaires dont disposent les institutions avec les abonnements bibliographiques tels que EBSCO ou Proquest. Ce scenario est peu probable, car la langue reste une barrière forte, ces éditeurs ne publient qu’exclusivement en anglais.
Dans tous les cas, ce modèle d´affaire doit retenir l´attention à la fois pour le contexte : le Brésil, la croissance rapide des populations étudiantes dans un environnement social inégalitaire, et la solution, dont le point le plus intéressant réside dans la prise en compte des intérêts variés des parties prenantes.