13 novembre 2007

L’ombre du monde s’épaissit

Dans un roman de Murakami (Kafka on the Shore), un des personnages qui se présente lui-même comme un idiot, incapable de parler correctement, a cependant comme tout les idiots du monde une faculté secrète, celle de converser avec les chats, auxquels il s’adresse avec une délicate politesse et une subtile douceur. Un des épisodes l’amène Tanaka à rencontrer un Chat qui lui fait remarquer que son ombre est extrêmement fine, se désolant pour lui qu’il ne possède qu’une ombre incomplète.

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L’ombre est ici évidemment une métaphore de la présence au monde, cette marque dont l’épaisseur témoigne de notre propre épaisseur. Si notre personnage est capable de dialoguer avec les chats, qui vivent dans l’ombre du monde, il n’existe pas dans le son propre monde, celui des hommes. Le soleil qui fait nos ombres, est naturellement le langage, et l’ombre n’est rien d’autre que nos paroles.

Dans ce monde nouveau que peu à peu nous connaissons, l’ombre du monde s’épaissit, il suffit pour s’en rendre compte de fréquenter l’Internet, et en particulier ces nouvelles applications qui dressant la carte du monde y porte nos parole, nos regards, par les photos que nous y déposons comme autant de traces de nos parcours. Je parle de GoogleEarth, de Flicker et de ces multiples applications qui couvrent les cartes de nos représentations. L’épaisseur prend ici la forme concrète du nombre d’images déposées en chacun de ses points.

Pour poursuivre la métaphore, le soleil, c'est-à-dire ce qui illumine, est cela qui nous permet de produire, et prosaïquement il se constitue de cet ensemble technique complexe qui associe des appareils photo numériques, des ordinateurs, les applications internet, les bases de données cartographiques, et notre liste est loin d’être exhaustive. L’ombre est cette couche produite par les subjectivités accumulées, qui loin de donner à l’objet considéré, le lieu désigné par la carte, une représentation claire, au contraire en forme une image chatoyante, une sorte d’hologramme multidimensionnel.

Pour le spécialiste de communication, cette observation doit susciter de nombreuses réflexions. Quand en charge de créer pour le monde des images claires et peu ambiguës des marques, des institutions, des lieux. Il fera face à des images multiples, les siennes servant de matière à mille retournements, détournements, mélanges. On comprend la tentation d’abandonner la production centraliser de l’image, ce qu’à assuré longtemps la production publicitaire, pour se contenter de coordonner la production éparse et multiforme des sujets de la communication. Dans ce monde à l’ombre épaisse, l’enjeu n’est plus d’en éclairer les objets, mais d’orchestrer les multiples faisceaux qui les balayent, faire que les ombres au moins soient nettes.

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