1 septembre 2007

Pas de globalisation pour les usages des outils de communication


Un bref passage en Indonésie m’a permis de noter – d’un point de vue phénoménologique, c'est-à-dire celui de l’observation immédiate et située de quelques comportements renforcée par diverses discussions – que certains modèles communicationnels, autrement dit la suprématie de l’Internet, ne sont pas si universaux.

En effet dans la mesure où les écarts de revenu sont très prononcés et que les infrastructures sont insuffisantes, les coûts de l’Internet sont extrêmement élevés mais pire de mauvaise qualité (21 millions d’utilisateur avec peu de large bande). Le web est une communication acceptable, le web 2.0 qui nécessite plus de bande passante est totalement absent. Par contre la téléphonie est quasi universelle à Jakarta (65 millions d’utilisateurs en Indonésie pour 220 millions d’habitants), et nos consommateurs européens seraient bien surpris de la sophistication moyenne des portables indonésiens : Nokia y a lancé une de ses dernières innovations.

Le coût et la qualité sont importants, mais nous supposons que d’autres facteurs interviennent. La communication ici comme dans ailleurs n’est pas un investissement en termes de connaissance, mais un investissement dans les relations interpersonnelles déjà établies. Ceci affecte la forme, l’on recherche moins à s’abonner à des sources riches en information, qu’à des sources pauvres mais répétées, et renforcées.

Le SMS de ce point de vue est une forme parfaitement adaptée et à la demande sociale et à la contrainte économique. Juste un exemple, dans une ville saturée de bouchon, la communication consiste au fond à donner à ses interlocuteurs une position et un temps d’attente, le sms convient parfaitement à ce but.

Contrairement à ce que l’on pense la technologie n’unifie pas le monde autant que l’on pense, nous ne le pensions pas du tout du point de vue des contenu (hypothèse de la polarisation); il va falloir aussi le penser du point de vue de ses contenants. Très vraisemblablement le déploiement des technologies qui est universel, ne favorisera pas les mêmes combinaisons de techniques. Très probablement et très grossièrement on peut établir la tropique suivante : dans les sociétés riches capables d’investir dans les systèmes, et où les agents individuels peuvent investir dans des terminaux efficients c’est le modèles Internet qui domine, associé à l’ordinateur personnel, dans les autres sociétés c’est le terminal le moins coûteux qui imprime sa marque. Ce facteur de dotation de ressource est insuffisant, il y a aussi un facteur culturel, au sens de l’usage inscrit dans un ensemble d’habitudes et de pratiques, au premier plan duquel il y a le réseau de sociabilité dans lequel on est inséré : les études de Zbigniew SMOREDA sont tout à fait intéressantes à ce propos.

La détermination économique et technique naturellement a toute les chances d’influencer l’appropriation culturelle des modalités d’échange et de communication. Les canaux sélectionnent la nature de l’information, et opter pour un modèle technologique de réception détermine a posteriori les formes culturelles de la réception. Dans le cas de l’Indonésie, où devrions nous simplement dire la région de Jakarta, c’est l’ouverture du marché dans la téléphonie mobile, accompagnée des investissements requis, alors que le monopole d’état s’est maintenu sans investissement dans les infrastructures, qui produit un choix technologique centrée sur le téléphone. Dans l’usage, un grand nombre de cartes pré-payées, cette infrastructure interagit avec l’expression de besoins spécifiques créant un certain nombre de particularités : la dimension ostentatoire de l’objet, une compétence extrême dans la rédaction de SMS, l’usage d’assistants personnels. L’encombrement du trafic ajoute, la disponibilité des chauffeurs aussi (une grande partie de la classe moyenne supérieure emploie un chauffeur personnel). La socialité favorise aussi l’usage photographique alors que la musique ne l’est pas, au contraire du modèle européen.

Il faudrait comparer ce cas à d’autres. Celui du Brésil par exemple, où au contraire l’internet semble s’être imposé structurellement, où encore celui du Maroc où les téléboutiques ont peut être servi de modèle et de support au développement de la téléphonie IP. Dans tous les cas c’est cette interaction subtile entre les forces qui déterminent la nature des infrastructures et celles qui conditionnent les usages qui forment des modèles d’appropriation des télécoms. Et loin de voir émerger un modèle unique, on peut s’attendre à une étonnante diversité.

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