28 août 2007

Les pairs et les experts, l’amateur et le professionnel.


Une polémique fait rage sur le net et la blogosphère à propos de l’ouvrage de Ted Keen, The Cult of the Amateur: How Today's Internet is Killing our Culture’. Nous n’en donnerons pas de compte-rendu, bien d’autres que nous l’ont déjà fait. Mais en s’appuyant sur l’un des arguments de l’auteur, l’idée de l’océan des bloggers tend à renforcer des points de vue existants plutôt que de s’ouvrir à d’autres - c’est l’hypothèse de polarisation dont nous avons déjà discuté, et dont une des conséquences en marketing, est la potentielle polarisation des attitudes envers la marque – nous voudrions ouvrir la discussion à un thème fondamental pour l’économie de l’information.
Il s’agit de celui de la légitimité et des processus de légitimation. Le concept de légitimité joue dans les sciences sociales un rôle fondamental, il est au cœur de la théorie du pouvoir de Weber, est devenu un des arguments clé de certaines théories des organisations, et pourrait semble-t-il devenir une des explications centrales de la réussite des innovations. Dans une littérature récente, la légitimité est conçue comme l’acceptation sociale d’une idée ou d’une innovation. Acceptation de son utilité au regard des pratiques existantes, acceptation des valeurs qu’elle porte au regard des croyances communes, acceptation des représentations qu’elle véhicule. L’idée légitime, ou légitimée, prend place dans le corps social, et si elle est amenée à le changer, ce changement pourra être plus aisément accepté. C’est ainsi une source de pouvoir, dans le sens de la capacité à influencer (Dans cet ordre d’idée l’exercice effectif du pouvoir est ce qu’on appelle ordinairement le contrôle).
On comprend alors tout l’intérêt de ce concept. Et l’on sera d’autant intéressé par la manière dont elle est obtenue. Si une idée doit être diffusée, et pour qu’elle exerce effectivement son influence sur les sujets auxquelles elle est destinée, il est indispensable qu’elle puisse acquérir celle légitimité. De quelle manière ?

Nous pourrions reprendre la typologie de Weber, qui s’intéresse à la légitimité du pouvoir dans les organisations, et a montré que les organisations modernes et rationnelles s’appuyaient sur une légitimité rationnelle/légale. Choisissons un autre critère qui nous semble plus approprié à l’univers démocratique et hiérarchique qui est le nôtre. En une formule les deux processus principaux de légitimation passeraient par les pairs, ou les experts. La société de l’amateur est bien celle des pairs, celle d’une communauté élargie à ceux qui s’intéressent au sujet en question, y ont adhéré volontairement, y sont reconnus par la vertu de leur engagement, et sur un mode démocratique, soutiennent ou ne soutienne pas la validité de l’idée, l’acceptent ou la refusent par des processus de débats, d’échange ou de vote. La légitimation par les experts, requiers l’avis d’un nombre réduits d’individus dotés d’une autorité transcendantale qu’inflige un parcours initiatique dans l’ordre établi des institutions de la vérité.

Ces deux modes ne sont pas aussi distincts qu’ils semblent, et pratiquement ils se combinent, les pairs élisent des experts, et la parole des experts ne porte que si les pairs la relaient. Le débat de l’amateur tel qu’il fait rage à propos de Wikipédia est au bout du monde un faux débat. L’encyclopédie classique écrite par les experts du domaine, choisis pour leur reconnaissance, ne s’opposent pas vraiment à cette encyclopédie virtuelle que nourrissent d’anonymes amateurs. Et l’une et l’autre sont amenées à mourir ou à se transformer. L’enjeu véritable est de combiner ces deux sources de légitimité pour que le lecteur ne puisse douter de la vérité des notices. Si dans le monde de l’information qui est désormais le notre l’amateur fournit une large part de la capacité de travail, une capacité que tous les expert réunis ne peuvent avoir, leur capacité de jugement et de discernement peut être accrue par le regards des experts, dont le rôle sera plus de contrôler, de surveiller, et d’élire parmi les pairs, ceux qui auront prouver leur expertises.

Une telle situation n’est pas si rare, on la rencontre souvent, l’ornithologie, l’archéologie, l’horticulture en sont quelques exemples fameux. Et au fond, il y a pas tant deux catégories distinctes qu’un continuum entre les pairs et les experts, ce qui importe est la nature et les modalités des institutions qui régulent leurs interactions, et produise ainsi une source de légitimité incontestable.

1 commentaire:

ck a dit…

http://diplo.uol.com.br/2007-10,a1939