22 juin 2007

La sagesse des foules


Les foules peuvent elle être intelligentes? Le livre de James Surowiecki abonde dans le sens d'une réponse positive et depuis deux ans est tenu pour l'argumentaire qui soutient que l'internet et ses versions 2.0 fondent une nouvelle intelligence collective, dont on retrouve les manifestions dans les tags, le filtrage collaboratif et quelques autres dispositifs ingénieux dont la finalité est d'agréger les opinions individuelles pour en trouver une moyenne juste à la manière des maquignons de Galton.

C'est un bien vieil argument, celui-là même qui est au fond de la pensée libérale et fait du marché et de la main invisible le véritable dispositif qui révèle la valeur des choses en définissant son prix. Mais il faut des conditions, comme dans le modèle du marché pur : la diversité des individus, leur indépendance les uns vis-à-vis des autres, la décentralisation des décisions, et une technique appropriée d'agrégation de l'information. L'élément neuf réside dans doute dans ce que l'Internet facilite l'expression des grands nombres abolissant l'espace et le temps.

Cette expression ne fait pas qu'encourager la sagesse des foules, elle en révèle aussi la folie, non pas tant parce que les conditions ne sont pas remplies (ainsi quand les individus fondent leur opinion sur celle des autres des bulles naissent et grandissent, des rumeurs enflent et les illusions deviennent vérités), mais par le fait même des grands nombres, les comportements rares et déviants ne sont plus alors des exceptions mais des régularités. Si nous estimons que moins d'une personne sur un million, ou dix, peut être un serial killer, dans une population de plusieurs dizaines ou centaines de millions, cela ne relève plus de l'aberration, de l'anormalité sociale, mais de la régularité statistique.

Sans en arriver à cette extrémité criminelle, ou pathologique, les opinions rares, extrêmes, acquièrent une forme de normalité, le nombre fussent-il petit, ne peut pas être ignoré, et sachant que l'indépendance d'esprit est relative, que l'être humain est un être social, l'agrégation de ces rares idées les transforment en fait sociaux.

Ajoutons à ce fait l'idée de la polarisation, et la vision édénique d'un corps social homogène constitué d'éléments similaires à quelques variations près, qui par la force de sa masse, produit une intelligence plus grande que la somme de ses membres, s'écroule au bénéfice d'une autre vision, un corps social lié par un même fluide mais constitué de grumeaux qui s'agglomèrent et se défont, désespérant de produire une vérité, un savoir unique qui fondrait la diversité dans une communauté lisse et transparente.

Les foules ne sont ni sages, ni folles, leur intelligence émerge quand elles sont organisées, mieux encore quand elles se donnent elle-même les moyens de leur organisation. L'expérience de Wikipédia est de cet ordre, et plus modestement l'est aussi celle des listes de diffusion : la foule seule ne crée ni connaissance, ni même d'information, il lui faut des éléments de modération.

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